La « règle du oui »

Une des premières choses qu’on apprend quand on commence l’improvisation, et un point sur lequel à peu près tout le monde s’accorde, est la « règle du oui ». Pour faire simple, quand quelqu’un propose quelque chose sur scène, il faudrait dire « Oui ». On peut étendre un peu la règle pour faire du « Oui, et… » (j’accepte et je propose quelque chose en plus), et j’ai même entendu parler de « Oui, mais… », voire de « Non, mais… ». L’objectif est simplement d’accepter une idée, et la développer pour construire une histoire.

C’est une notion fondamentale, mais je trouve sa formulation (l’utilisation du mot « Oui », tout simplement) extrêmement réductrice, voire complètement foireuse.

Je m’explique.

Prenons l’exemple d’une demande en mariage au cours d’une improvisation. Si on applique cette règle à la lettre, alors dans 100% des cas, la réponse sera « Oui ». Voire même « Oui, et… marions-nous tout de suite » ou bien « Oui, et… marions-nous dans un sous-marin nucléaire » (je reviendrai dans un article suivant sur ce fameux sous-marin nucléaire).

La scène pourra alors se continuer directement avec le mariage, ou l’annonce de ce mariage à la famille, ou la naissance du huitième enfant, ou même le divorce. Les possibilités sont nombreuses, et l’histoire peut avancer.

Mais pourquoi est-ce que le fait que l’histoire continue serait tributaire du fait d’accepter de se marier ? On peut imaginer tout autant d’histoires qui commencent par le refus d’une demande en mariage. Suite à cet échec, le personnage qui demande va peut-être tout mettre en oeuvre pour conquérir le cœur de l’être aimé, ou va sombrer dans la dépression, ou va essayer de se venger de cet affront… On peut trouver beaucoup d’histoires qui prennent un refus comme point de départ. Donc finalement un »Non, parce que… »  serait aussi utile dans la construction d’histoires qu’un « Oui, et… ».

En fait, plutôt que de parler de dire « oui », il faudrait plutôt parler d’accepter la proposition.

Mais avant cela, qu’est-ce qu’une proposition, en impro ? (petit instant encyclopédique fait maison)

Notion de proposition

En impro, tout est une proposition. Tout. A un premier niveau, tout ce qu’on dit est une proposition. Si j’appelle quelqu’un « fiston », ma proposition est que je suis son père et qu’il est mon fils. Mais de la même façon, si je commence à mimer quelqu’un qui nage, ma proposition est a priori que je suis dans l’eau.  Tout ce qui est fait et dit (même par accident, par exemple se tromper de prénom ou passer à travers une porte) est une proposition.

Et donc toutes ses propositions se doivent d’être acceptées. Parce qu’on peut aussi les ignorer ou les refuser, tout bonnement.

 Et on peut les ignorer ou refuser en disant « Oui » !

Reprenons notre exemple de la demande en mariage. Pour l’improvisation, la demande en mariage est une proposition assez simple : l’un des personnage a envie de se marier avec l’autre. (cela peut d’ailleurs être pour différentes raisons, la proposition n’est pas forcément que le personnage est amoureux… sauf si c’est précisé ou que la déclaration est faite de façon à ne pas laisser de doute sur ce point).

Ce que l’autre personnage doit accepter, c’est le fait que l’autre veuille l’épouser, ce n’est pas forcément la demande en mariage en elle-même.  La proposition doit être acceptée, et une proposition aussi forte mérite de se voir accorder l’importance qui lui est due.

Il est tout à fait possible de voir, lors d’un spectacle d’impro, une proposition comme ça complètement ignorée.

Par exemple :

– Veux-tu m’épouser ?

– Non, on va plutôt creuser des trous dans le jardin.

Ou encore :

– Veux-tu m’épouser ?

– Oui, mais on va d’abord creuser des trous dans le jardin.

Ou même encore :

– Veux-tu m’épouser ?

– Encore ? Mais c’est la vingtième fois que tu me demandes. Va plutôt creuser des trous dans le jardin.

Et par la suite, peut-être ne sera-t-il plus jamais fait mention de cette demande en mariage. (Enfin il se passera peut-être quand même des choses intéressantes avec ces trous dans le jardin…)

Alors certes, c’est un cas un peu extrême. Avec une proposition aussi forte et claire, on va rarement complètement l’ignorer, mais ça peut arriver ! Le cas le plus typique d’une proposition ultra-forte mais régulièrement ignorée, c’est de tuer quelqu’un (ou dire à quelqu’un qu’on a tué quelqu’un d’autre). On peut difficilement faire une proposition plus forte, et pourtant en impro la réaction des personnages est rarement proportionnée (« Ah il est mort ! Bon bah il va plus pouvoir nous aider à creuser des trous dans le jardin… Tant pis ! »).

Accepter une proposition, c’est d’abord « accuser réception » de la proposition, mais c’est surtout y réagir, d’une façon ou d’une autre, mais de manière proportionnée (ou complètement disproportionnée, si on fait dans la sur-réaction pour une scène comique… la sous-réaction peut être comique aussi, mais sera sans doute destructrice d’histoire).

Et toute proposition, même la plus infime, peut être le point d’origine de l’histoire, si la réaction est suffisamment importante.

Tout ça pour dire que la « règle du oui » est certes fondamentale à l’improvisation, mais qu’en fait elle n’implique pas forcément de dire oui…

A des débutants en impro, plutôt que leur dire « Dites Oui ! » il faudrait plutôt leur dire « Réagissez ! »

Je sais bien que « dire oui » peut être une simplification utile quand on débute en impro, mais je trouve ça quand même trop réducteur. « Réagir » me parait aussi clair, et bien plus universel et efficace.

Bon voilà mon premier article « de fond », mais je ne sais comment le finir (ah tiens, je ferai peut-être un article sur « Finir une impro »…). On met quoi en général ?  J’ai cherché « finir un article de blog » sur Google, ça m’a amené ici : http://www.journalpremiereedition.com/Article-de-blogue/b/12373/En-finir-avec-les-poils.  Je finirai donc cet article de la même façon :

Petit conseils pour les personnes désireuses de commencer l’improvisation au laser : le résultat escompté, on l’atteint en s’armant de patience et d’un bon budget.

7 réflexions sur “La « règle du oui »

  1. Ah!

    Encore une fois, je lis entre les lignes du Keith Johnstone =)

    Je suis assez contre « oui et… », mais encore plus que toi apparemment 😉 (attention, ça va chatouiller)

    Tout d’abord, tu dis : sous réagir est un ressort comique! Et oui! Et c’est pour ça que c’est une ficelle classique des improvisateurs. Comme ton article rapport au public le dit, il y a un retour du public : quand je sous réagis, je provoque un rire. Donc je continu à le faire. Et on ignore le fait que comme tu le dis, ça tue les histoires, parce que tuer une histoire est une déception silencieuse.

    Pour être complètement honnête, le terme réagir n’est pas forcément beaucoup mieux, parce que « Encore ? Mais c’est la vingtième fois que tu me demandes. » est une réaction.

    C’est là qu’intervient la notion de « blocking » de Keith. C’est une notion assez floue et fluctuante, mais c’est la meilleure façon que j’ai trouvé de parler de ces façons de tuer une idée, ou au moins de ne pas exploiter son potentiel.

    Je pense que c’est inutile d’enseigner « oui et » en impro. Si on apprend aux gens à raconter des histoires, ou à jouer à des jeux, ça viendra naturellement. Surtout si on travaille également sur la peur, la perte de contrôle, et la spontanéité.

    De plus, je ne crois pas que « oui et » soit une « règle » qui soit favorable à l’improvisation. Une bonne impro doit également tuer des idées. Il faut savoir dire non !! Si l’idée ne nous inspire pas, voir nous repousse, il faut dire non. J’ai vu tellement de scènes (et en particulier des situations sexistes) être inconfortable pour certains joueurs parce qu’on leur a appris à dire toujours « oui ».

    De plus, contrairement à la théorie du match qui veuille qu’on monte avec un problème, je pense qu’une bonne histoire commence par une exposition où tout va bien. Dans ce genre de moments, c’est très utile de pouvoir bloquer une idée, et dire non à une idée si elle amène un problème trop tôt.

    De la même façon, de nombreux mauvais comportements (comme le fait de parler de quelque chose d’extérieur à la scène) peuvent être éviter en tuant l’idée.

    Bref, vive le non!

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    • Plus que la notion de « blocking », je parlerais plutôt du « wimping », toujours de ce bon vieux Keith Johnstone, qui est le fait de dire « oui bof » que « non ». C’est aussi là-dessus que je diverge un peu du Keithtianisme et te rejoins sur le fait que le « non » n’est pas à bannir à tout prix. Mais je n’irais pas jusqu’à dire « vive le non » 😉

      Et quand j’anime des ateliers avec des débutants, je préfère largement les encourager à réagir fortement et accepter avec enthousiasme, c’est encore une des façons les plus simples pour qu’ils puissent rapidement s’amuser en impro, et en limitant aussi les rapports de force. Et j’encourage aussi à prendre n’importe quelle idée et aller avec, même si elle parait moisie sur le moment…

      Enfin je dirais aussi qu’il arrive un moment où on ne peut plus vraiment généraliser. Encourager à réagir fortement est (je trouve) un bon remède à beaucoup d’impros avec des débutants, mais dans certains cas ça peut aussi ne pas marcher… La théorisation de l’impro est un exercice que je trouve sympa, mais au final ça revient à faire de la grammaire en anglais : y’a quelques règles qu’on peut suivre, plein d’exceptions, on peut tordre les règles dans tous les sens pour trouver de nouvelles formulations, et au final chacun en fait à sa tête (voir Shakespeare ou les Beatles).

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      • Hmm, je crois que le wimping, c’est plutôt le fait de ne pas trancher et ne pas oser faire de choix.

        « Wimping typically occurs in situations where any answer would be correct (as when young writers call their characters ‘the boy’ or ‘the woman’, even though any name would do). Players wimp when they pretend to stare at the TV but neglect to establish what programme they’re watching. Yet if it was a horror movie, they could be too frightened to go to bed, and if it was the local news, they could learn that they’d died in a road accident »

        Dans le cas de la sous réaction, je crois que c’est surtout la volonté de garder le contrôle plus que la peur de faire un choix tranché. Les exemples de blocking dans le livre sont très proches de ceux que tu as dans l’article.

        Je n’ai pas compris en quoi tu divergeais du Keithtianisme, mais ma position sur le « non » est très proche de celle de Keith 😉

        Oui, je pense qu’effectivement, réagir fortement et accepter avec enthousiasme sont des bons exercices, parce qu’il faut surmonter son propre censeur. Cependant, c’est important de découvrir ce qui nous inspire vraiment, et donner un retour à ses partenaires sur ce qu’on aime ou qu’on aime pas pour réellement jouer avec un vrai enthousiasme.

        Je ne suis que partiellement d’accord sur la théorisation. Je n’aime pas l’idée de « règles », mais il y a des lois (au sens physique) typiquement, briser une routine provoque l’intérêt du spectateur, établir du mystère sucite l’intérêt, ramener un élément du début à la fin est satisfaisant.

        « Comedy is like science. You can have opinions but you have to test them. Otherwise we’d never have electric lights which are really quite useful. »

        – Keith Johnstone

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      • Pour moi la sous-réaction et le fait de ne pas oser faire de choix sont très liées (et aussi la volonté de garder le contrôle), je considère que le wimping englobe le tout.

        En gros je dirais qu’en réaction à une proposition on peut avoir du oui, du non (refus ou ignorement) ou du mouais/bof. Ca reste schématique mais ça passe à peu près.

        Et j’ai trouvé que dans ce que j’ai lu de Keith Johnstone il insiste quand même beaucoup plus sur le fait de ne pas dire non, plutôt que de ne pas dire mouais, alors que je trouve qu’un mouais est beaucoup plus insidieux et destructeur qu’un refus en bonne et due forme, qui a sa place en impro.

        Enfin bref, j’ai l’impression qu’on est à peu près d’accord dans le principe 😉

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  2. Pingback: Construction, narration et improvisation | Impro etc.

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