Le sexisme en impro

Je ne suis pas vraiment un militant féministe (ou masculiniste, il parait que ça existe), mais je me suis rendu compte assez récemment à quel point les impros que je voyais (que ce soit lors de mes ateliers ou en spectacle) étaient souvent sexistes, avec une vision des rôles masculins et féminins qui semble souvent être issue directement des années 60.

Ce n’est heureusement pas toujours le cas, mais ça l’est assez souvent pour que je le remarque et ça parait tellement « normal » que ça en devient inquiétant. Enfin je ne sais pas si c’est vraiment inquiétant, mais en tout cas ça vaut la peine d’en parler.

Je ne suis pas pas sociologue, je suis loin d’être un spécialiste de la question du genre, du sexe, du féminisme ou autres affaires semblables, donc je ne vais pas tenter de trouver les causes, ni proposer des « solutions ». Je vais juste relater ici ce que j’ai pu voir dans le cadre de l’impro et pourquoi ça me dérange un peu.

Premier point : dans presque toutes les troupes que je connais et dans tous mes ateliers, les improvisateurs sont en majorité masculine, voire en très grande majorité masculine. Il y a des exceptions, mais j’en vois très peu… Rien que ça, c’est déjà assez étrange, non ? Je ne saurais dire d’où ça vient, mais c’est un premier constat. Et il amène une première conséquence : soit les histoires racontées en impro n’auront que des personnages masculins, soit des hommes joueront des personnages féminins.

En impro on peut tout jouer. Sur scène je peux être un homme, une femme, un jeune garçon, une vieille dame, un hamster ou une poutre : tout est possible (encore faut-il que ça présente un intérêt…). Mais l’un des problèmes de jouer un personnage d’un autre sexe est qu’il faut le faire comprendre. Ça peut être dit assez clairement (si on m’appelle « maman », alors a priori je suis bien une femme), mais dans beaucoup (beaucoup) d’impro, au bout d’un moment on oublie ce « détail », les gens sur scène se plantent, le public doute etc. Pas toujours, mais assez souvent pour que ce soit un problème.

Dans le feu de l’action, ce qu’on voit, c’est ce qu’on a devant soi, donc à première vue quand on regarde un homme qui joue une femme, et bah on voit un homme. Et il faut faire un effort de concentration pour bien se rappeler que non, c’est une femme.

Par contre si un homme joue un chien, il y aura peu de doute. Il va aboyer, respirer en pendant la langue etc. Donc on voit clairement un chien (ou en tout cas on voit clairement que le comédien est en train de jouer un chien). Mais pour jouer une femme, comment fait-on ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui différencie un personnage masculin d’un personnage féminin ? Je n’en vois pas de vraiment évidents… Du coup, si on veut être suffisamment clair, il ne reste que la caricature. Si je parle aigu, roule du cul et fait semblant de me rejeter les cheveux en arrière, on va peut-être y voir une femme. Ou un mec avec les cheveux longs qui roule du cul et a une voix de fausset. Ah et je vais sans doute être une secrétaire, une femme de ménage ou une prostituée. Classe, non ?

Bon j’exagère un peu, mais pas tant que ça.

Déjà, pourquoi est-ce qu’un homme aurait besoin de jouer des rôles de femmes, ou vice-versa ? Un des points importants est la notion de couple, et les histoires d’amour en général. Une histoire d’amour est un ressort narrateur formidable, qui permet de développer à la fois des personnages, leurs relations et une histoire autour (rencontre, séparation etc.). Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve une histoire d’amour dans presque tous les films/livres et qu’on a autant de films/livres centrés entièrement autour de ça. On a aussi souvent dans une histoire la famille qui joue un rôle, donc a priori les parents.

Ah mais alors, une histoire d’amour c’est entre un homme et une femme ? Des parents c’est un papa et une maman ? Oh ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Une histoire d’amour homosexuelle ne va choquer personne dans le public (et franchement tant pis si c’est le cas). Et sur scène ça ne va pas non plus gêner grand monde.

Certes ça tombe aussi souvent dans la caricature, comme beaucoup de choses en impro (surtout amateur). Et si les improvisateurs jouent des caricatures de grandes folles, ça ne me choque pas plus qu’un homme jouant une caricature de femme potiche par exemple. Enfin si on pouvait éviter… Jouer la caricature est aussi une façon pour les comédiens d’esquiver le fait de jouer une relation d’amour sincère.  Mais la sincérité des sentiments sur scène en impro c’est encore un autre débat !

Enfin même si une histoire d’amour entre 2 hommes n’a plus rien d’exceptionnel ou de choquant, si on n’a que ça dans chaque impro ça va vite sentir le réchauffé. D’où l’intérêt de quand même avoir des hommes qui jouent des femmes, s’il n’y a pas assez de femmes sur scène. D’ailleurs une chose que je vois souvent, c’est que lors d’un spectacle à 4, avec seulement 1 femme (un cas assez classique), cette comédienne va sans doute se retrouver dans le rôle de l’objet de désir ou au coeur d’une histoire d’amour dans une bonne partie des impros. Là encore, ça ne me dérange pas outre mesure, mais limite tout de même les possibilités de jeu pour cette personne, donc c’est surtout dommage pour elle.

Alors évidemment j’ai parlé des hommes jouant des femmes, mais ça marche pareil dans l’autre sens, par exemple dans le cas (trop rare) où il y a une majorité de filles de scène.

On retrouve aussi des personnes jouant l’autre sexe en dehors de cet aspect « couple » et des relations d’amour ou parentales. Et là la principale raison que je vois est que certains rôles (dans certaines histoires) semblent se destiner automatiquement à l’un ou l’autre sexe. Par exemple je vois assez peu d’hommes de ménage en impro. Ou par exemple si on joue une histoire dans un style western, on aura rarement des cow-girls, mais on aura sans doute des comédiennes jouant des cow-boys (et des comédiens jouant des danseuses de french cancan). Si on est dans la mafia, on aura sans doute des mafieux mais peu de mafieuses. Ou chez les pirates, on dans l’armée… Il y a plein d’exemples possibles ! Certes ça correspond (enfin je suppose) à la réalité de l’époque, et même aujourd’hui il y a peut-être plus de femmes de ménage que d’hommes, mais l’exactitude historique et sociale est bien le dernier de nos impératifs, non ?

Et même en dehors de ces cas « historiques », dans des scènes tout à fait actuelles, je vois vraiment souvent des improvisatrices cantonnées à des rôles de potiches, sans pouvoir, sans volonté, sans influence sur l’histoire. C’est loin d’être systématique, mais ça arrive quand même souvent (à mon goût). Et ce ne sont pas forcément des personnages féminins imposés par l’extérieur, mais bien souvent auto-imposés.

Je vais prendre un petit exemple concret, que je trouve assez représentatif.

Au cours d’un atelier que j’animais, une impro commence et une fille joue un personnage a priori plutôt musclé et qui s’avère être une sorte de super héros, qui va sauver diverses personnes. Et à un moment il est clairement fait référence à elle en tant que « il », puis on l’appelle « monsieur ». Donc sans aucune raison valable, tout le monde sur scène (que des mecs, d’ailleurs) pensait que c’était un homme. Je l’ai fait remarquer après l’impro, et le pire dans l’histoire est que elle aussi considérait qu’elle jouait un homme (elle parlait avec une voix un peu plus grave que d’habitude et jouait comme si elle était très musclée des bras). Parce qu’un super-héros musclé qui va sauver des gens, eh bien a priori c’est un homme, même joué par une femme.

Pour le coup, ça m’a vraiment surpris, et c’est sans doute là que j’ai commencé à regarder les impros avec oeil plus critique sur ce sujet.

Je veux bien qu’on utilise des clichés et des stéréotypes de personnages et d’histoires. C’est pratique et efficace, soit. Mais une impro serait a priori encore plus intéressante en prenant le contre-pied de ce dont on a l’habitude de voir. Il n’y a donc aucune raison de perpétuer ce type de clichés, au contraire ! Sortons un peu de l’ordinaire, j’ai envie de voir plus de femmes pirates et des cow-girls, plutôt qu’un énième duel entre 2 mecs et une boule de foin  qui passe en avant-scène !

Voilà voilà, je viens de relire et ma réflexion n’est pas très structurée. Mais bon, j’avais prévenu, je suis pas sociologue !

Mais je vous invite, les prochaines fois que vous allez voir des spectacles d’impro, à prêter attention à ça, vous serez sans doute surpris.

Si vous avez des remarques, d’autres exemples ou que vous n’êtes pas du tout d’accord avec moi, les commentaires sont là pour ça !

Publicités

9 réflexions sur “Le sexisme en impro

  1. J’ai rencontré la même problématique dans d’autres milieux : écriture et jeu de rôle.
    Nous sommes d’accord, ce n’est pas parce qu’un personnage est sexiste que l’acteur l’est aussi. Dans une œuvre narrative, une situation clairement sexiste dans la société se situe dans la zone grise. Le privé rentre dans son bureau où l’attend une femme fatale au parfum enivrant, sexisme ou hommage au genre reconnu du film noir? Qui plus est, la limite est floue entre ‘cliché’ et ‘figure’, et les figures ont de l’impact : c’est un langage commun entre les acteurs et le public. La femme de ménage me fait penser à des dizaines de vaudeville, l’homme de ménage me fait penser à Léon ou Monsieur Propre. Qui plus est, on peut bien sur se pousser à l’originalité en prenant un contre-pied de genre, c’est d’autant plus affirmer le cliché initial, et se focaliser sur les sexes, c’est rater d’autres originalités comme mettre des mousquetaires, des extraterrestres, des experts comptables, etc..
    Alors quoi? on reste sexiste? Bien sur que non, les clichés ont leurs héroïnes, les westerns leurs Calamity Janes. Sans oublier que dans nombre d’univers d’impro : le sexisme n’est pas un code, la femme peut et doit s’y exprimer dans toute sa complexité. Si on me narre l’histoire poignante du premier vol habité vers mars, je veux y voir hommes et femmes écorchés par la séparation de la planète mère, pas une potiche ne servir à rien. Et qui sait, c’est peut être en explorant aujourd’hui des styles sortis de tout concept sexiste que les figures utilisées dans plusieurs années le seront aussi.

    J'aime

  2. Combien mais combien de fois ai-je vu une impro « au bureau » avec un homme et une femme – la femme se retrouve de son plein gré ou de force secrétaire. Une fois j’ai vu l’inverse, c’était bien sympatoche.

    J'aime

  3. Tu constates que l’impro est sexiste et tu te demandes également pourquoi il y a peu de femmes en impro. La réponse est là =)

    Elles sont fatiguées d’être utilisées comme secrétaires, mère, soeur, prostituée. Elles en ont marre de faire les personnages secondaires dans des histoires de mecs.

    En anglais, les ressources sur le sexisme en impro sont inépuisables. Quelques articles qui me semble connectés :
    http://pattistiles.com/sam-sex-scenes/
    http://www.spontanement.org/wordpress/2011/05/02/comment-on-traite-nos-filles/
    http://www.lecriduchameau.fr/blog/les-filles-soyez-jolies/
    http://improvnonsense.tumblr.com/post/6659264656/chivalry
    un blog consacré au féminisme et à l’impro : http://www.femprovisor.com/

    Ensuite, dans ma pratique de l’impro, je n’aime généralement pas transgresser les sexes. Je préfère que chacun incarne des personnages de son propre sexe. Cependant, il m’arrive parfois de monter sans que ce soit très net. Parce que j’établis que je suis en couple avec un autre homme sur scène, sans pour autant jouer une caricature, avec un personnage qui pourrait très bien être une femme. Et ce n’est pas très important! La moitié du public voit une scène qui parle d’une relation homosexuelle, l’autre voit une scène qui parle d’une relation hétérosexuelle, mais au final, l’important, c’est qu’on voit deux humains sincères interagir. Trancher le sexe n’est que très rarement nécessaire.

    Malheureusement, les comportements sexistes ne sont pas présents que sur scène, mais aussi en entraînement.

    Il y a aussi la question des scènes féminines. On peut appliquer le test de Bechdel à nos spectacles d’impro et se demander si on s’adresse aux femmes.
    http://bechdeltest.com/

    J'aime

  4. Pingback: Les accents en impro | Impro etc.

  5. Oui, c’est vrai que c’est un problème plutôt gênant. Je ne suis pas une fille, mais j’ai l’impression que c’est peut-être un peu plus difficile pour une fille de ne pas se faire enfermer dans des rôles stéréotypés (en gros, « la fille fragile » ou « la femme fatale ») en impro. Et il y a peut-être aussi le fait, que m’a fait remarquer récemment une amie, que parfois il semble qu’en impro (du moins dans certains milieux) il y a une proportion plus importante que la moyenne de mecs grandes gueules cabotins attirés par les projecteurs.

    J'aime

  6. Pingback: Informations et perceptions | Impro etc.

  7. Pingback: Peut-on rire de tout (sur scène) ? | Impro etc.

  8. Pingback: 3 raisons de jouer son propre sexe | Impro etc.

  9. De toute évidence, le match d’impro, outil de formation initiale par lequel les troupes francophone passent quasiment toutes, nous impose souvent de répondre à des procédés d’écriture.
    Quand un arbitre fait le choix de proposer une à la manière du western, dans l’univers commun de tous, on voit tous les images du « le bon la brute et le truand », « pour quelques dollars de plus » ou encore « mon nom est personne », on entends tous inconsciemment la musique de Moricone et finalement on voit peu de femme aux premiers rôles de ces films.
    Le choix artistique de l’arbitre est donc aussi un élément essentiel dans le cœur de ton débat. Et pour contrecarrer les clichés, l’arbitre devra imposer à son tour des règles d’écriture, comme par exemple nombre de jouteur: les filles seulement (ce qui pour une western donnera sans aucun doute, une vision inédites de la catégorie si les filles acceptent de jouer des rôles féminins bien sûr.

    Il en va aussi de la question de la confiance dans ces rôles si peu montrés. Plus on verra de femmes assumées un jeu de femme, plus les filles oseront les jouer ouvertement et sincèrement. Et plus, on ira dans cette direction, moins les mecs se risqueront à se transformer en l’autre sexe, car ils ne seront de moins en moins crédibles.

    Je joue dans une troupe où les filles sont aujourd’hui aussi nombreuses que les mecs et nous jouons de moins en moins de rôle de fille sur scène, car les filles assument pleinement ce rôle car aussi sans doute, on a su leur laisser cette place.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s