Le rapport au public

Dans tout spectacle vivant, le public fait partie intégrante de l’expérience. Assistez à exactement le même concert avec un public déchaîné ou amorphe et vous ne vivrez pas du tout la même chose. Et ça vaut évidemment aussi pour ceux qui sont sur scène. En impro, c’est la même chose, mais le contenu même du spectacle dépendra aussi fortement du public, d’autant plus si on lui demande de participer.

En impro le rapport avec le public est assez particulier, mais je vais commencer par parler d’un phénomène présent également dans le théâtre classique, la musique ou autre : les réactions du public, et la réaction des comédiens à la réaction du public (et du coup la réaction du public aux réactions des comédiens à leur réaction etc.).

La plupart du temps en impro, la principale réaction recherchée est le rire. Le rire a l’énorme avantage d’être immédiat et clairement audible. Suite à une action faite sur scène, si le public rit alors c’est une forme de validation que ce que je fais est bien (ou en tout cas drôle). Et c’est aussi un encouragement à continuer dans cette voie. Donc je vais être tenté de poursuivre dans la même veine, maintenant que j’ai trouvé un bon filon. Ou alors si le public rit je me sentirai plus en confiance, donc je serai aussi peut-être tenté de prendre des risques, de changement de direction, d’explorer des voies où je ne suis pas sûr de trouver le rire facile. En tout cas ce qui est sûr c’est que plus le public rit, plus il passe un bon moment, et plus les comédiens passeront aussi un bon moment, et le cercle vertueux se met en place, la boucle de rétroaction positive tourne à plein régime et tout le monde s’éclate à la queue-leu-leu.

On a la même chose dans une pièce de théâtre, même si elle répétée au poil et ne laisse a priori aucune place à l’impro. La réaction du public conditionne aussi (mais dans une moindre mesure) la réussite du spectacle. Un public réactif encouragera les comédiens, qui seront plus confiants et donneront tout ce qu’ils ont s’ils voient que ça marche. Le rythme ne sera pas le même (déjà il n’y aura sans doute pas de blanc laissé pour les rires s’il n’y en a pas…), donc le jeu non et en plus les comédiens seront peut-être démotivés pour la représentation suivante.

Autre avantage du rire : il est communicatif. Si vous étiez seul devant un spectacle il y a peu de chance que vous riiez à  gorge déployée, mais si des gens commencent alors le rire se répandra comme une trainée de poudre et vous vous mettrez à rire à des trucs qui finalement n’étaient pas si drôle que ça. Mais vous passerez un bon moment, ce qui est a priori le but recherché.

C’est aussi ce qui explique pourquoi faire rire est aussi facile (par rapport à faire peu ou faire pleurer par exemple). Chacun va rire à des choses différentes, mais il suffit que quelque chose fasse rire une ou deux personnes pour que tout le monde soit entraîné.

D’où l’intérêt également de « chauffer le public ». On va faire applaudir les gens, les faire crier, les faire parler (« Bonsoir ! Est-ce que vous allez bien ? »). Tout ça pour les encourager à réagir par la suite, c’est une sorte d’autorisation à faire du bruit. Ca a l’air bête, mais j’ai une petite anecdote à ce sujet : nous jouions une pièce de théâtre (Du Vent dans les branches de sassafras, en l’occurence) plusieurs soir de suite et un soir pendant le premier acte, il y a eu très peu de réactions du public malgré une salle pleine, alors que les autres fois ça riait de bon coeur. Après le spectacle on l’a fait remarquer à une personne du public qui nous a dit : « c’était très drôle, mais on n’osait pas rire, pour ne pas déranger ». Etrange, non ?

En tout cas on comprend aisément pourquoi la grande majorité des spectacles d’impro font dans la comédie et cherchent le rire en permanence. On peut tout aussi bien faire des improvisations sur des thèmes difficiles, ou chercher des vraies émotions plutôt que des blagues faciles, rester dans le premier degré en permanence, mais c’est beaucoup plus difficile à assumer, parce qu’un public ému (ou même simplement captivé) ne va pas faire de bruit. Donc pas de validation directe de ce qu’on fait… Comment savoir si ce qu’on fait n’est pas juste chiant comme la mort ? Il faut avoir suffisamment confiance en soi et en ses partenaire pour l’assumer jusqu’au bout, et récolter sans doute une salve d’applaudissements massive à la fin de la scène. Même pour des improvisateurs expérimentés c’est loin d’être évident.  Mais le jeu en vaut largement la chandelle, si dans un spectacle il y a une impro « dramatique » assumée jusqu’au bout, alors c’est sans doute celle dont le public se rappelera (et les improvisateurs aussi).

En plus le public est toujours du côté des comédiens, et même si ça rate, ils salueront sans doute le « courage » des improvisateurs de sortir de leur zone de confort et tenter quelque chose de différent.

Ce qui nous amène à quelque chose d’assez spécifique à l’impro, mais qu’on retrouve  également dans le cirque par exemple : on s’arrange pour mettre le public de notre côté, notamment en insistant sur le « risque ». Mais à la différence du cirque, le risque en impro est quand même plutôt limité. En gros, le risque est de faire une scène peu intéressante. C’est tout, c’est le seul risque. Mais on va insister dessus. Si on lance une impro avec une catégorie très contraignante mais qui marche toujours, on va surtout éviter de le dire au public. On dira qu’elle est compliquée, que c’est la première fois qu’on la fait, que les improvisateurs sont courageux… Tout pour faire croire que le risque est important ! Et à la fin d’une impro râtée, on peut tout à fait demander au public d’applaudir bien fort parce que « c’était pas facile », parce que la catégorie était risquée ou toute autre excuse.

A la fin d’une pièce de théâtre chiante personne ne va redoubler d’applaudissements pour encourager les comédiens ! En impro le public pourra accepter des histoires franchement peu intéressantes voire incompréhensible, « parce que c’est de l’impro ». Le public en impro est globalement très très bon public, surtout s’il est débutant.

Et la première chose qu’on fait en impro pour se mettre le public dans la poche, c’est tout simplement… dire que c’est de l’impro ! Je n’ai jamais vu ni entendu parler de spectacles où le public n’était pas au courant que c’était de l’impro. Si vous en connaissez je veux bien que vous m’en fassiez part, parce que ça pour la peine ce serait vraiment prendre un risque. Si le public s’attend à voir un spectacle écrit et répété et qu’il y a des problèmes de cohérence de l’histoire, de mise en scène, d’interprétation ou autre, je pense que les comédiens peuvent se brosser pour être applaudis à la fin. Si on sait que c’est de l’impro, on peut pardonner beaucoup de choses, si on l’apprend à la fin, on aura sans doute quand même passé une mauvaise soirée. L’impro donne le droit à l’erreur, et tant mieux.

Le seul spectacle que j’ai vu qui se rapprochait de ça était joué par Et Compagnie, lors du festival Spontaneous il y a 3 ou 4 ans. Le spectacle s’appelait « Spontaneous fonce dans le public », et ils ont fait croire que le spectacle déraillait complètement à cause notamment de l’intervention d’un jeune homme attardé mental qui s’immiscait sur scène. S’en suivit une grosse demi heure de gêne pour le public à les voir essayer de relancer sans succès le spectacle, et quand les premières personnes se sont levées pour partir, ils ont arrêté et annoncé que c’était entièrement joué depuis le début. Pour le coup la prise de risque était vraiment importante, il ne pouvaient pas savoir comment réagirait le public et ce qui allait pouvoir se passer. Ceci dit la première partie du spectacle durait plus d’une heure et était excellente, ce n’est qu’après l’entracte que c’est parti en live. Mais certaines personnes dans le public en ont quand même gardé un mauvais souvenir.

Enfin, dernière chose assez spécifique à l’impro : les interactions directes avec le public. Dans beaucoup de spectacles, on demande au public de participer, par exemple en donnant des thèmes (cf cet article précédent). Une des raisons de faire ça est d’ailleurs de prouver au public que c’est bien l’impro, notamment pour qu’il soit moins regardant. Une autre raison peut aussi être de partager la faute avec le public, puisqu’on si une impro se plante et qu’on est de mauvaise foi, alors c’est sans doute les propositions du public qui étaient foireuses. Mais sinon je trouve que la principale raison de demander des propositions au public, c’est qu’il faut bien prendre une inspiration quelque part, donc autant la prendre du public, ça fera plaisir à ceux dont on a pris les propositions, ça permettra à certains de faire des blagues, et ça aura les 2 effets de bord cités ci-dessus. Donc tout le monde est content.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur le rapport au public, mais je m’étais promi de rédiger des articles plus courts, donc j’arrête là. Je vous laisse simplement avec une petite vidéo de Jimmy Carr, un comédien de stand-up Anglais (je crois) : 

Dans cette vidéo il passe 7 minutes à prendre des éléments du public pour finir sur 10 secondes d’impro. Je trouve ça génial.

4 réflexions sur “Le rapport au public

  1. Bonjour Hugh,

    Merci pour tes articles que je suis avec plaisir.

    Tu n’as pas parlé des rétroactions négatives du public ! Genre je chie sur scène, ça fait marrer, je recommence. Quelques membres du public passent un bon moment (ceux qui rient le plus fort) mais on n’en sort pas grandi, AH NON ALORS.

    Tu aurais aussi pu parler by the way sur Sassafras de la fois où on a joué avec quelques enfants du public tout devant qui sur-réagissaient à tout (à l’inverse de nos aimables parents qui ne veulent pas déranger) : ils se marrent à fond, ont super-peur quand il y a des indiens, etc. Je trouve que c’est galvanisant !

    Enfin sur Spontanéous fonce dans le public : certains en ont peut-être gardé mauvais souvenir mais pour ma part c’est un (ou le) spectacle d’impro le meilleur et le plus exceptionnel que j’ai jamais vu !

    Des bises

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    • Et je n’ai pas non plus parlé du public qui réagit en critiquant en direct ce qui ce passe ! Si le public est assez chaud et s’il a un peu l’habitude des spectacles d’impro, alors il arrive qu’il y ait carrément des réactions de désapprobation de ce qui se passe. Par exemple quelqu’un fait une blague pourrie on risque d’entendre des gros « Pfff… », ou si quelqu’un rentre pour changer de scène alors que la scène en cours amuse fortement le public il peut arriver d’avoir un « Oh… » général (et là sans doute que l’improvisateur qui est rentré ressortira aussitôt).

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  2. Tu n’auras pas lu Keith Johnstone récemment par hasard =)
    On retrouve beaucoup de réfléxions similaires dans ses écrits.

    C’est chouette d’avoir des articles longs et des réflexions un peu poussées. C’est plutôt rare dans la blogosphère de l’impro, donc, vivent les articles longs!!

    Pour avoir joué sur plusieurs palettes d’impro, avec l’expérience, je peux facilement entendre un public qui s’ennuie et un public captivé par une dramatique. Le feedback est un peu plus subtile, mais il devient très clair quand on a vécu ce genre de moments un certain nombre de fois. Un public qui s’ennuie gesticule, change d’appui sur sa chaise, joue avec son briquet. Il y a un fond sonore. Lorsque quelque chose de dramatique arrive sur scène, on entend un silence profond. Plus personne ne bouge, plus personne ne respire. C’est un moment grisant, mais il faut savoir l’apprécier.

    J’aimerai également revenir sur un paragraphe que je désaprouve fortement =) :
    « Et la première chose qu’on fait en impro pour se mettre le public dans la poche, c’est tout simplement… dire que c’est de l’impro ! Je n’ai jamais vu ni entendu parler de spectacles où le public n’était pas au courant que c’était de l’impro. Si vous en connaissez je veux bien que vous m’en fassiez part, parce que ça pour la peine ce serait vraiment prendre un risque. Si le public s’attend à voir un spectacle écrit et répété et qu’il y a des problèmes de cohérence de l’histoire, de mise en scène, d’interprétation ou autre, je pense que les comédiens peuvent se brosser pour être applaudis à la fin. Si on sait que c’est de l’impro, on peut pardonner beaucoup de choses, si on l’apprend à la fin, on aura sans doute quand même passé une mauvaise soirée. L’impro donne le droit à l’erreur, et tant mieux. »

    Je crois que ce spectacle : http://www.femmesabarbe.com/spectacle-3/ est en partie improvisé, mais ce n’est pas dit au public.

    D’autre part, si réellement l’impro c’est moins bien que les spectacles écrit, pourquoi fait on de l’impro ? Sommes nous des fénéants indulgents qui allons faire subir au public un spectacle médiocre ?

    Non !! L’impro, c’est mieux que le texte !! Parce que la bonne impro est pertinente ici et maintenant. Parce qu’elle est unique. Parce qu’elle peut sentir ce dont le spectacle a besoin en fonction du public, du temps qu’il fait, de la température dans la salle et donner à voir une scène qui correspond exactement à ce moment. C’est aussi la même excitation qu’on peut avoir lorsqu’on regard un match de foot : on regarde une équipe se démener pour marquer un but. En impro, on regarde une équipe se démener pour faire une scène exceptionnelle. L’échec n’est pas quelque chose à pardonner. Ca fait partie du spectacle et de l’émotion. Comme lorsqu’une équipe de foot rate le tir au dernier moment. Ca crée de la tension ! Bref, il faut en finir avec cette idée que l’impro a besoin d’excuses, que l’impro sera quoi qu’il arrive au mieux aussi bien qu’un théâtre écrit. Si c’est vrai, je ne vois pas l’intérêt de la mettre sur une scène.

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    • Sans vouloir paraphraser, c’est chouette d’avoir des commentaires longs et des réflexions un peu poussées. C’est plutôt rare dans les blogs en général, donc vive les commentaires longs et merci pour le tiens 😉

      Concernant du public sur une dramatique je suis d’accord avec toi, mais effectivement je pense qu’il faut de l’expérience pour le sentir, du coup c’est loin d’être facile de se lancer pour des improvisateurs plutôt débutants.

      Par contre, je n’ai jamais dit que « l’impro c’est moins bien que les spectacles écrits » ! Sinon je ne ferais pas d’impro. Par contre la majorité des impro auront a priori un texte moins bien construit, une mise en scène moins poussée, sans parler de costumes et décors inexistant. Mais ça marche justement parce que c’est de l’impro et que c’est dit, donc comme tu dis on a une « excitation », on regarde les improvisateurs « se démener ». Mais si on ne sait pas que c’est de l’impro, alors pourquoi ressentirait-on de l’excitation ? Devant une pièce de théâtre ou même un spectacle composé de petites scénettes, je ne ressens pas d’excitation, par contre je serai très regardant sur le texte, le jeu, la mise en scène etc. Donc pour que ça marche, il faut le dire !

      Faire un spectacle improvisé n’est pas excuse pour faire n’importe quoi. Mais le dire clairement au public donne le droit à l’erreur (toutes les impros ne seront pas exceptionnelles !) et quoiqu’il arrive le public sera alors de notre côté, il ne sera pas critique mais supporter.

      Et le spectacle que tu donnes en exemple est a priori 100% improvisé, cf la description : « L’idée est donc de réunir autour d’une table des personnages capables de conter des exploits à partir d’un thème tiré au hasard, sous l’oeil d’un écclésiastique faisant office d’arbitre et de maître de jeu. »

      Mais l’impro se mélange aussi avec le théâtre ! Lorsque je mets en scène une pièce je suis toujours prêt à essayer d’intégrer des bouts improvisés, ou encourager les comédiens à improviser s’ils le sentent. Mais ça reste des petits bouts, pas un spectacle complet.

      En tout cas je viens de découvrir ton blog, je vais aller y lire de suite quelques articles !

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