Des animaux, des objets et Stanislavski

Un écureuil (pour faire cliquer les gens parce que c'est mignon)

Un écureuil (pour faire cliquer les gens parce que c’est mignon)

Parmi les grands mystères de l’univers, le fait que les improvisateurs débutants jouent très souvent des animaux n’est pas le moindre. Pourquoi ? En théâtre on n’en voit jamais, au cinéma pas si souvent, dans la littérature guère plus… Mais pourquoi ? Fichtre je n’en sais rien, mais heureusement cet article ne va pas parler de ça.

Les animaux ne sont pas bien vus en impro. Peut-être y a-t-il des aficionados parmi vous, mais je connais surtout des détracteurs, certains allant jusqu’à interdire à leurs élèves ou leur troupe de jouer des animaux. La principale raison derrière ça est qu’une impro repose pour beaucoup sur ses personnages,  leurs relations, leurs émotions etc. Du coup un animal sera forcément moins intéressant qu’un humain… Sauf si on les humanise !

Jouer un animal « réaliste » présente généralement un intérêt à peu près aussi grand que jouer un meuble ou un objet. Il ne parle pas, n’a que peu d’émotions, ne peut rien mimer non plus. En plus j’ai une aversion particulière pour les improvisateurs qui jouent un animal en mimant une partie du corps de l’animal avec leurs mains. Certes, un lapin a des grandes oreilles, mais mimer un lapin en mettant les mains sur la tête implique aussi qu’on joue un lapin manchot, alors que les mains sont peut-être l’outil le plus utile à un improvisateur (après le visage, bien sûr).

Mais cela n’est absolument plus valable si l’animal est anthropomorphisé. Donnons leur simplement la parole, des émotions et des relations humaines. Et mettons les également dans des situations et avec des considérations proches des nôtres. Rien de révolutionnaire là-dedans, Esope en a eu l’idée il y a déjà bien longtemps, et nombreux l’ont suivi, tels que La Fontaine, Walt Disney ou Tex Avery. C’est d’ailleurs une façon assez simple de donner un peu de fraîcheur à des histoires ultra-classiques. Transposée dans le monde animal, une banale histoires d’adultère offre soudain bien plus de possibilités. Ou un Macbeth dans la jungle. N’importe quelle histoire peut être adaptée, il n’y a aucune limite.

Et au niveau du corps, autant jouer tous les animaux avec 2 jambes, 2 bras et une tête, y compris les animaux qui n’ont pas 4 membres, ce n’est pas important. Dans les dessins animés ils se débrouillent toujours pour le faire (voir 1001 Pattes par exemple). Et comme ça pas besoin de s’embêter. Ensuite charge à l’improvisateur de retranscrire dans sa gestuelle et sa façon de se mouvoir le corps de l’animal, mais il peut déjà compter très largement sur l’imagination du public.

On peut d’ailleurs s’inspirer d’animaux pour construire des personnages humains. Mais quitte à s’en inspirer, autant alors jouer des animaux !

Pour travailler ça en atelier, je fais faire un petit exercice où les participants se déplacent dans la salle, je donne un animal et chacun essaie de progressivement prendre des traits de ces animaux pour se construire un personnage humain. Une fois qu’on a passé pas mal d’animaux en revue, je fais faire des impros à 2, où chacun se voit attribuer un animal par le public, et il joue cet animal (donc un peu le contraire de l’exercice d’avant, où le personnage était humain). Grosso modo ça ressemble un peu à des fables de La Fontaine, mais sans s’attarder sur la morale. Petit conseil si vous le faites : prenez 2 animaux susceptibles de se croiser dans la vraie vie, ce sera plus simple.

Généralement les scènes qui en ressortent sont vraiment sympas, pour peu qu’un enjeu soit trouvé (c’est un peu la difficulté ici). Mais elles sont toujours intéressantes à regarder, parce que les personnages sont très marqués. Donc l’exercice est assez pertinent pour travailler la construction de personnages, pour montrer à quel point des personnages intéressants rendent une scène intéressante, même s’il ne s’y passe pas grand chose.

Ainsi j’en arrive (après cette petite intro…) au cœur du sujet de cet article.

Un des éléments les plus intéressants avec les animaux en impros est qu’on peut très facilement trouver un objectif pour chaque animal. Il faut juste que cet animal soit suffisamment classique pour avoir sa place dans l’imaginaire collectif. Un écureuil aura peut-être envie de collecter et stocker des tas de noisettes (voire même des tas de tout ce qui traîne), un lion voudra peut-être prendre le pouvoir, un chien voudra faire plaisir à tout le monde, une sauterelle voudra dévaster des champs de céréale… On peut trouver plein d’exemples, et certains animaux peuvent être très versatiles et inspirer différents « objectifs ».

Et ça me fait tout de suite penser au théâtre d’objets. Je ne suis pas un spécialiste de ce domaine, mais j’ai eu la chance de faire un stage de marionnettes cet été, où nous avons notamment travaillé un peu sur le théâtre d’objets. Une des façons d’en faire est d’utiliser des objets comme marionnettes, donc comme des personnages à part entière. Pour créer des scènes nous partions des objets (2 ou 3), et pour chacun nous essayions d’abord de leur trouver un visage (ou au moins un nez). Et on peut trouver un visage même sur une éponge.

Ensuite la façon la plus efficace de créer une histoire et des personnages était de trouver un objectif à chaque objet. Par exemple nous avons joué un scène avec une éponge, un vieux téléphone et un batteur à œufs. L’éponge veut toujours laver des choses, le téléphone cherche quelqu’un pour l’écouter et le batteur à œufs cherche à battre des trucs (c’était le méchant de l’histoire). Et ça marche !

D’ailleurs tout le début de l’article consacré aux animaux pourrait aussi très bien marcher avec des objets (voire par exemple la Belle et la Bête). Je viens juste de m’en rendre compte, alors que j’ai clairement tendance à encourager mes élèves à ne jamais jouer des objets… Cet article aura au moins eu ce mérite.

Voilà qui commence à expliquer le titre de l’article. Reste Stanislavski.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, sachez qu’il s’agit d’un grand homme de théâtre, connu en particulier pour son système. Pour ceux qui le connaissent, sachez que vous le connaissez sans doute mieux que moi. Ma connaissance de Stanislavski se limite en gros à un exercice créé par Keith Johnstone qui s’appelle Fast Food Stanislavski (voyez par exemple les articles ici et ici). Cet exercice met en pratique le concept de super-objectif, qui consiste à dire qu’un personnage peut avoir un objectif à un instant t, qui évolue en fonction des circonstances, mais qu’il a en permanence un super-objectif, qui caractérise le personnage. Cela permet de rendre les personnages plus intéressants, mais aussi potentiellement plus « vrais ».

Enfin je ne vais pas m’étendre plus sur le sujet, parce que les 2 articles en liens devraient être plus clairs et détaillés sur le sujet.

Donc pour faire résumer, je considère que les animaux et les objets ont naturellement des objectifs, voire des super-objectifs qu’on peut trouver plutôt facilement, pour peu que ce ne soit pas une moule (et encore). Du coup ça en fait des personnages potentiellement intéressants à jouer, alors pourquoi se priver ?

En plus je n’ai aucun souvenir d’avoir vu des objets-personnages dans des spectacles d’impro, et les scènes jouées avec des animaux humanisés et assumés se compte sur les doigts d’une main… Étonnant, non ?

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