L’absurde en impro

senseS’il est une chose que j’apprécie, c’est l’humour absurde. J’aime également beaucoup les noix de cajou, mais jusqu’à présent je n’ai jamais vu quelqu’un utiliser des noix cajou comme excuse pour faire n’importe quoi sur scène.

Et bah tiens, parlons-en.

Je me souviens d’un spectacle que j’ai animé il y a bien des années maintenant, où après quelques impros j’ai annoncé que la prochaine catégorie serait à la manière du théâtre de l’absurde. Un spectateur à alors lancé, l’air dépité : « Ah comme toutes les impros ? ». Je n’ai rien su répondre, parce qu’il n’avait pas vraiment tort (je crois que l’improvisation précédente prenait place dans un conduit d’évier bouché).

Il m’est également arrivé, surtout lors d’ateliers, de pointer du doigt des incohérences ou absurdités dans une scène, qu’on me réponde que c’est pas grave, c’est absurde, et l’absurde c’est drôle. Oui… mais non.

Je trouve qu’en impro l’absurde est bien souvent une excuse utilisée pour se permettre de ne pas réagir (cf mon article sur l’importance de réagir). Y’a des cadavres partout chez moi mais je vais continuer à faire de la soupe, c’est absurde donc c’est drôle… Ca peut effectivement l’être, mais la plupart du temps ça ne fera qu’empêcher l’histoire d’avancer et d’être intéressante.

Pour moi l’absurde ne peut fonctionner que si c’est pleinement assumé. On peut partir d’une idée qui n’a aucun sens, et la développer pour voir où ça nous amène. Par exemple l’idée que les démarches ridicules seraient encadrées par l’état ou qu’il existe des lieux où on peut payer pour avoir une engueulade.

Et comme je sais que vous en avez envie, voici les 2 vidéos en question :

On voit d’ailleurs un des gros problèmes des Monty Python, lié au côté absurde : ils ont vraiment du mal à trouver une fin… Avoir une fin implique d’avoir un enjeu, quelque chose qui s’accomplit, un conflit qui se résout, enfin tout simplement d’avoir une histoire. Et construire une histoire absurde, c’est compliqué.

Avec une situation absurde et des personnages absurdes, il va être difficile de créer des relations intéressantes entre personnages, de trouver un enjeu et de faire avancer tout ça. D’autant plus que le public ne se sentira pas impliqué dans l’histoire, puisqu’il n’y a rien auquel se raccrocher et tout peut arriver sans raison.

Ce qui m’amène à Alice. 

Je veux bien sûr parler d’Alice au Pays des Merveilles. Cette histoire est une suite de scènes et de personnages plus absurdes les uns que les autres, mais Alice est parfaitement saine d’esprit, et du coup pose des questions, remet en question ce qu’on lui dit, cherche à comprendre. Et c’est à travers elle que le lecteur découvre l’univers. Enlevez ce personnage et faites une histoire composée uniquement d’absurdités et à mon avis le livre devient nettement moins accessible…

On retrouve aussi des Alices dans de nombreuses autres histoires, en particulier au cinéma. Je commencerai par citer un film qui y fait lui-même référence : Matrix. Néo n’est autre qu’une Alice, qui découvre l’univers du film en même temps que le spectateur et à qui tout le monde passe son temps à expliquer ce qui se passe et pourquoi. Dans le même genre vous avez aussi la jeune architecte dans Inception. Dans ces 2 cas il ne s’agit pas d’absurde à proprement parler, mais il s’agit d’expliquer des choses qui diffèrent de notre réalité habituelle.

Et c’est ce qu’on va rencontrer le plus souvent en impro. Soudain il se passe quelque chose qui ne pourrait pas arriver dans le monde réel. Si personne n’y réagit alors c’est un non-événement et le public se dira juste que c’est un peu n’importe quoi, mais bon on a l’habitude avec impro. Mais si quelqu’un le fait remarquer, s’en inquiète, est surpris ou n’importe quelle autre réaction, alors ça devient intéressant, et ça peut être développé. Il faut donc des gens qui réagissent aux absurdités. Il faut des Alices.

La notion « d’Alice » est notamment développée un peu dans le livre The Improv Handbook, qui est une lecture (en anglais), que je vous conseille, et c’est le premier livre que j’ai lu sur l’impro. Petite citation traduite vite fait :

Jouer Alice (une personne saine d’esprit dans un monde absurde) génère une histoire beaucoup plus vite que d’avoir juste une bande de fous qui courent partout. Les improvisteurs qui veulent toujours être drôles doivent admettre qu’ils rendront leur partenaire plus drôle, et le spectacle plus drôle, en jouant Alice plutôt que de vouloir faire mieux que le Chapelier Fou.

Je pense que c’est utile pour l’histoire et pour l’impro en général, mais par contre ce personnage est quand même souvent le moins intéressant (revoyez Matrix ou Inception pour en être convaincu…). Donc ce n’est pas un personnage qui fait envie.

Petite note personnelle : je me suis rendu compte récemment que j’avais tendance à souvent jouer Alice. Ca me donne une bonne excuse pour jouer des personnages banals.

4 réflexions sur “L’absurde en impro

  1. Théâtre de l’absurde en match, la catégorie ou tout le monde fait la même impro. J’ai du en voir une dizaine dans ma vie, et c’était toutes les mêmes. Plein de joueurs sur scène, avec des airs dépressifs, un qui fait une pendule, et d’autres qui font de la danse contemporaine. Globalement, rien ne se passe.

    En entraînement, j’en ai vu une qui était très réussie, et pour moi, le truc, c’est que l’absurde, ce n’est pas n’importe quoi. N’importe quoi, c’est juste un assemblage d’idées incohérentes, et c’est n’importe quoi. Pour moi, l’absurde doit avoir sa propre logique. Cette logique doit être très différente de la notre, mais il doit y avoir des répétitions pour créer cette univers cohérent. Dans notre entraînement, tout devait être mis dans une boîte. C’est absurde, mais au bout d’un moment, on comprendre que l’univers créé a ses propres règles. A partir de là, on peut briser les règles de l’univers, réagir et créer une histoire!

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    • Je n’ai pas du tout abordé l’impro « à la manière du théâtre de l’absurde », j’aurais pu en dire 2 mots, mais je suis assez d’accord avec toi.

      Surtout en match ça va déjà plus partir en « à la manière du théâtre contemporain » ou « du théâtre de recherche », ce qui ne veut pas dire grand chose en soit mais qui est encore bien différent de l’absurde d’après moi.

      Mais j’aime bien les impros « à la manière du théâtre contemporain ». Surtout avec des débutants on a généralement des impros plus physiques, plus visuelles, ça change des impros « 2 personnages qui parlent », ça permet facilement des effets de groupes etc.
      Un petit conseil qui marche bien pour donner un intérêt à la scène c’est de porter un vrai message, quel qu’il soit, et d’assumer pleinement ce message et de la faire passer par de la danse contemporaine ou autre.
      Et c’est un cas où je vois vraiment l’intérêt d’un petit caucus avant l’impro (mais du coup pas en match en comparée…), parce que sinon ça peut être compliqué de se mettre d’accord sur ce message. Il suffit de se dire qu’on veut faire passer un message consumériste, ou anti-déforestation, pro-mariage gay ou anti-clérical et hop on voit ce qu’on peut développer au niveau physique sur le sujet… L’essentiel était d’assumer qu’on ne fait pas juste les cons sur scène, sinon au-delà d’1 ou 2 minutes ça risque d’être long.

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