Construction, narration et improvisation

Exemple de constructionJe me suis dit que pour changer j’allais écrire un article constructif.  Et quoi de plus constructif que de parler de construction ? Le sujet est extrêmement vaste, donc je suppose que je vais commencer par en donner une définition personnelle, et on verra bien où cela va mener.

Ce n’est peut-être pas un terme très parlant pour les non-initiés, mais en improvisation on parle beaucoup de construction. On entendra souvent après un spectacle des comédiens être contents parce que « ça a bien construit », ou être déçus qu’il n’y ait pas eu « plus de construction ». En match d’impro il est parfois attribuée une « étoile de la construction » à un joueur pour le récompenser, et le « constructeur » serait même un type de joueur (voir par exemple cet article sur le blog Le Caucus). Mais pour moi, tous les improvisateurs devraient être des « constructeurs », parce que improviser, c’est construire (voilà un bien beau slogan…).

Ah oui mais construire quoi exactement ? Réponse immédiate : construire des histoires. Mais plus encore : construire des personnages, des relations, des univers…  Pour moi ça revient à peu près même. Si on construit des personnages, alors on construit leur relation, et au final on construit une histoire. Et si on ne construit pas, alors qu’est-ce qu’on fait ?

La base de l’improvisation est de réagir à des propositions, chaque réaction étant une proposition à son tour (voir mon article sur le sujet). J’ai l’impression que tout le monde est à peu près d’accord sur ce point. Du coup on peut dire qu’une improvisation se construit brique par brique, proposition par proposition, chacune se posant sur (ou à côté de) la précédente. Si on ne fait que des propositions sans rapport les unes avec les autres, on a au mieux un tas de briques, ou au pire des parpaings éparpillées dans un terrain vague. Si on prend en compte toutes les propositions, alors a priori on construit un mur qui tient debout.

C’est très bien, tout le monde aime les murs, mais alors comment construire une maison ? Bon, je vais arrêter là la métaphore (même si je trouve qu’elle marche plutôt bien), et poser plutôt directement la question : comment construire une histoire ?

Du coup après la définition de la construction, on attaque la définition d’une histoire. Pour faire simple un petit détour par le collège nous apprend le schéma narratif suivant :

  • Situation initiale
  • Élément perturbateur
  • Péripéties
  • Élément de résolution
  • Situation finale

Je pense qu’on peut même le simplifier en gardant juste :

  • Situation initiale
  • Élément perturbateur
  • (péripéties optionnelles)
  • Situation finale

Ça s’applique a priori à toute histoire, donc ça devrait s’appliquer à toute improvisation. Pourtant je l’ai rarement vu présenté de la sorte, que ce soit lors d’ateliers que j’ai suivi ou dans les livres ou articles que j’ai lu. Keith Johnstone propose une définition très concise de ce qu’est une histoire : c’est lorsque qu’un personnage change (c’est peut-être un peu réducteur mais c’est ce que j’en ai retenu). Un personnage commence dans une situation initiale, il arrive quelque chose et en conséquence le personnage change (ou en tout cas sa situation change). Donc ça rentre bien dans le carcan de la structure narrative.

Donc OK pour la base, mais comment construire une histoire d’amour, un conte fantastique ou un polar ?

Même dans son livre « Impro for storytellers », je trouve que Johnstone s’intéresse uniquement à des « scènes », des impros courtes, avec 2 ou 3 personnages, dans un lieu donné, et n’aborde pas la construction d’histoires complexes, potentiellement en forme longue (au lieu de scènes de quelques minutes).

C’est précisément là-dessus que je trouve vraiment un manque dans ce que l’on a pu m’apprendre en impro. On m’a fait faire des improvisations « à la manière de Molière », ou « à la manière d’un film d’horreur », mais sans jamais rentrer dans le détail des structures narratives et conventions du genre. C’est plutôt les clichés du genre qui sont repris (l’amant dans le placard pour le vaudeville, un chevalier qui va tuer un dragon pour un conte médiéval…) sans analyser vraiment le genre en question. On utilise les stéréotypes au lieu des archétypes (un article intéressant sur le sujet ici, mais en anglais).

Je trouve que choisir un « genre » (littéraire, théâtral, cinématographique…) est très porteur en terme de construction, il y a des codes de situations, de personnages et de déroulement qu’on peut reprendre. Je ne suis pas auteur, mais je suppose que la majorité des personnes qui écrivent des scenarii de films ou des pièces de théâtre commencent par (ou en tout cas choisissent très tôt) le genre de ce qu’ils vont écrire. Pourquoi ne serait-ce pas la même chose en impro ?

Je ne milite pas pour ne faire que des improvisations « à la manière de » (bien que j’apprécie beaucoup ce type de contrainte), mais une fois qu’une impro a démarré, que la situation initiale est posée, il serait intéressant de se poser la question « dans quel genre d’histoire est-on ? » afin de pouvoir en utiliser les conventions. Il ne s’agit pas non plus de calquer toutes les impros sur des schémas précis pour qu’elles se ressemblent toutes, mais c’est une aide précieuse, et des tonnes de films et de pièces reposent sur des structures et des archétypes personnages très similaires sans pour autant être des copies carbone. D’autant plus que si les codes d’un genre sont maîtrisés, alors on peut s’amuser à les détourner. Pour reprendre la métaphore du BTP dont je ne me lasse pas, on ne construit pas de la même façon une maison, un immeuble de bureau ou une cathédrale : on respecte certains éléments de base, on prend des éléments d’autres bâtiments du même genre (ou d’autres genres…) mais au final on aboutit à une oeuvre unique.

Il y a aussi des structures narratives typiques qui peuvent s’appliquer à des scènes courtes, indépendamment du « genre » (s’il y en a un). Par exemple lors d’une scène contenant un personnage dominant et un autre dominé, alors une structure typique serait l’inversion de domination, le dominant devenant dominé et vice-versa. C’est simple à mettre en place, efficace, intéressant à jouer, et la fin est facile à trouver (quand l’inversion est complète).

Attention, le fait de connaître et d’utiliser des archétypes et des structures typiques ne veut pas dire qu’on prévoit ce qui va se passer (et la métaphore du BTP ne marche d’ailleurs plus du tout). En impro on ne peut jamais savoir dans quelles direction l’histoire va partir, donc rien ne sert de planifier. Par contre connaître ces éléments permet de repérer des occasions de les utiliser. Par exemple dans une scène où on a un personnage ayant un ascendant sur un autre, si une occasion se présente d’inverser les rôles alors autant la saisir. Encore faut-il repérer l’occasion.

Il existe des quantités de livres ou de formations sur l’écriture qui utilisent justement les genres et les archétypes comme base. Mais en impro je n’ai pas l’impression que ce soit un sujet souvent abordé, ou alors plutôt pour des improvisateurs « confirmés ». Pour moi au contraire cela devrait faire partie de l’apprentissage de base, pas nécessairement dans le détail de tous les genres, mais donner au moins quelques éléments de réflexion sur le sujet. Dans les ateliers que j’anime pour des débutants, j’aborde le sujet sur plusieurs séances et cela permet de faire naturellement des improvisations de plus de 20 minutes sans problème particulier après quelques mois seulement d’improvisation, alors que les impros longues impressionnent et font souvent peur aux débutants.

 

4 réflexions sur “Construction, narration et improvisation

  1. Quelques ressources :
    – how to improvise a full length play – Kenn Adams : ou comment improviser une pièce de 2h
    – Process – Mickael Gellman : l’objectif de l’atelier est d’improviser une pièce de 30 minutes de qualité littéraire (moins accessible je pense)
    http://lecaucus.wordpress.com/2011/03/14/comment-faire-une-scene-classique-a-la-keith-johnstone/ : scène de narration classique selon Keith (soit exactement la structure simplifiée que tu proposes)
    http://lecaucus.wordpress.com/2012/09/01/apprendre-a-raconter-une-histoire-en-apprenant-a-ne-pas-tuer-une-histoire-1-lannulation/ : un article interessant sur lequel je vais revenir.

    En lisant ton article, je réalise qu’on utilise construire, et que c’est bien, parce qu’en impro, on voit souvent l’inverse. Très souvent. L’inverse de construire, c’est détruire. Et j’ai vu un paquet de spectacle qui ne reposaient que sur la destruction : détruire son partenaire sur scène en se moquant de lui, détruire un spectateur de la même façon, détruire les propositions en ne réagissant pas, ou en lies ignorant. D’où le dernier article listé : construire, c’est d’abord apprendre à ne pas détruire.

    Ensuite, pour revenir sur Keith, son propos est justement de trouver la définition d’une histoire dans ce que ça a de plus fondamental et de plus simple. Ca ne veut absolument pas dire que c’est adapté uniquement aux scènes courtes. Patti Stilles, élève de Keith a développé des spectacles et des ateliers pour faire des formats longs dirigés.

    Raconter une histoire est effectivement une technique de base qui devrait être enseignée, et il y a cette notion que plus c’est long, plus c’est difficile, mais je ne crois pas qu’il soit bien plus difficile de raconter une histoire en 3, 5 ou 30 minutes. Je pense même que 3 minutes, c’est plus difficile que 7. En revanche, de nombreuses personnes snobent les formats courts et voient l’improvisation longue comme une forme plus noble et plus « confirmée », parce qu’ils pensent que les formats courts sont juste là pour jouer à des jeux et faire des blagues, alors qu’un format long raconte une histoire. Ben non, on peut raconter des histoires courtes, et on peut faire des gags pendant 30 minutes.

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    • Merci pour les infos, je me note de côté le livre de Kenn Adams !

      Sinon pour revenir vite fait sur Keith Johnstone, je ne dis que ce n’est pas adapté à des impros longues, mais dans ce que j’ai pu lire de lui les formats longs ne sont quasiment pas abordé. Et plus ce que les formats longs en eux-mêmes, c’est vraiment la notion de « genre » que j’ai rarement vue être abordée.

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    • Je précise que je suis l’auteur de « Comment faire une scène à la Keith » et que si Keith lisait ça, il froncerait des sourcils (l’idée de figer des choses et qui plus est sa théorie ne doit pas trop lui plaire)… 🙂

      Je regrette un peu d’avoir écrit cet article. J’y liste des règles, mais justement, je refais un peu la même chose que ce qui est fait plus haut dans l’article de Hugh : « Une histoire, c’est… »

      A partir du moment où on définit une histoire, est-ce qu’on ne l’a pas tuée ? Je ne sais plus où Keith disait ça, je crois que c’est quand il « coach » son fils de 3 ans à écrire une histoire : il montre qu’en peu de temps, la maitresse à réussit à tuer sa créativité en lui imposant un schéma narratif !

      Bref, toute narration est une improvisation. La narration, je pense, biologiquement, est une capacité humaine qui permet de donner du sens au chaos (des éléments, des événements, du sens de la vie, etc…). C’est un outil de transmission d’information. L’identification au héros est aussi un outil psychologique qui améliore la chance de survie de l’espère quand nous sommes nous mêmes confrontés à l’adversité.

      Bref, c’est très très très très profond en l’homme, ce besoin d’histoire.

      Mais penser qu’il y aurait une structure me fait peur et me semble tuer le potentiel de cette faculté humaine.

      C’est pour ça qu’aujourd’hui, je n’écrirais plus un tel article.

      Par contre, il y a des « principes » (qui pour moi se positionnent à un niveau plus profond que les règles) qui sont universel (et sur lesquels Keith met le doigt) :
      – La narration est une succession de ruptures
      – Le héros est confronté au danger et au choix moraux
      – Le mystère entretient l’intérêt
      – Le sens est produit par la réincorporation d’éléments

      Voila ceux qui me viennent à l’esprit.

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      • Et bah tu t’es fais une belle séries de commentaires, tu vas commencer à concurrencer Ouardane 😉 (au passage merci à vous deux d’animer un peu les commentaires de ce blog !)

        Je précise juste que je ne suis pas pour figer toute histoire dans un schéma narratif précis, mais pour moi il y a un vrai intérêt pédagogique à utiliser des structures narratives « classiques » ou « typiques », quitte à s’en affranchir par la suite (même si au final je pense qu’on retombera plus ou moins dedans inconsciemment).

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