Informations et perceptions

Une jeune femme ou une vielle sorcière ?

Une jeune femme ou une vielle sorcière ?

Après le dernier article abordant la construction, continuons sur la thématique des mots en « ion ». Je vais parler d’une part du fait de « donner de l’information » lorsqu’on improvise et d’autre part de ce que perçoit le public. Et je vais commencer par ce dernier point.

Dans un spectacle d’improvisation classique, on n’a ni décor, ni costume. On joue sur une scène vide (avec peut-être une ou deux chaises), avec un « costume » plus ou moins neutre (souvent à base de jogging noir). On va pourtant jouer des personnages qui évoluent dans des décors, mais c’est aux spectateurs de se les représenter. Et donc pour éviter que chaque spectateur ne s’imagine quelque chose de complètement différent, il faut donner des informations. Ça parait évident en le disant, mais ça soulève quand même plusieurs questions : quelles informations faut-il donner ? Quel niveau de précision faut-il ? Comment les communiquer ?

Prenons un exemple concret : je joue un homme d’environ 30 ans, qui demande sa compagne en mariage dans un parc après 3 ans de vie commune. C’est une scène des plus classiques, et qui plus est très simple à se représenter, mais elle implique quand même plusieurs choses à faire comprendre au spectateur.

Sauf s’il s’agit d’une improvisation muette, personne ne devrait avoir de problème pour comprendre qu’il s’agit d’une demande en mariage.  Ensuite faire comprendre que nous sommes dans un parc peut se faire de plusieurs façons, comme le dire plus ou moins explicitement dans le dialogue (« Je n’étais pas revenu dans ce parc depuis des années » ou « Assieds-toi sur ce banc, on pourra donner à manger aux canards »), ou le suggérer (par exemple avec des figurants qui passent en faisant leur footing), ou encore avec un narrateur qui pose la situation. Après avoir posé le lieu, il serait quand même très utile d’en savoir un peu plus sur la relation entre les 2 personnages. J’ai pris l’exemple de la durée de vie commune, qui me parait assez importante dans une demande en mariage (entre 1 jour, 2 ans ou 30 ans la scène sera a priori fondamentalement différente !), mais on peut trouver plein d’autres éléments caractérisant ce couple, qui vont servir à rendre cette scène intéressante. Enfin il faut bien sûr caractériser les personnages, et nous avons a priori besoin de communiquer un tas d’informations utiles, comme le fait qu’ils sont humains, ainsi que leurs sexes, âges et éventuellement des choses moins fondamentales telles que leurs professions, leurs croyances religieuses, leurs personnalités etc.

Si on va jusqu’au bout du raisonnement, on devrait absolument tout préciser, y compris le fait qu’on ait 10 doigts, que nous sommes sur Terre, en France, à Lyon, décrire ce que portent les personnages etc. Au cinéma par exemple c’est presque le cas, puisqu’une simple image nous donne quasiment toutes les informations. Dans un livre les informations seront données par des descriptions écrites, mais tout ne sera pas décrit non plus. Et en impro, on n’a que quelques minutes pour jouer une scène, donc on ne va pas tout reprendre de zéro à chaque fois.

Il faut donc choisir quelles informations on donne. Je vois 2 critères principaux pour choisir les informations à donner : l’importance et l’utilité de l’information dans la scène et l’évidence de l’information.

 

L’importance et l’utilité de l’information dans la scène

Toutes les informations ne sont pas aussi importantes. Par exemple la couleur des chaussettes des personnages ne va a priori pas servir à grand chose. De même que les goûts culinaires des personnages ne vont a priori pas être capitaux. Par contre le fait que les personnages se connaissent depuis quelques jours ou quelques années va a priori être important. J’ai mentionné les croyances religieuses, là aussi ça peut a priori être un élément clé. Même chose pour le lieu.

Vous aurez sans remarqué que j’ai subtilement mis « a priori » dans toutes les phrases précédentes. Oui je suis subtil. Mais c’est important, parce qu’en impro on ne peut jamais savoir ce qui va arriver, donc on ne peut pas savoir à coup sûr quelles sont les informations à apporter. La seule chose qui est sûre est que si une information n’est pas donnée, alors elle ne sera pas utilisée. Et donc si aucune information n’est donnée il ne se passera rien.

Plus il y a d’informations données, plus on a d’éléments pour jouer. Ça concerne les personnages sur scène mais aussi les improvisateurs en réserve. Si on n’est pas sûr d’où se passe une scène, alors comment rentrer ? Si on sait qu’on est dans un parc alors on à déjà plusieurs possibilités claires pour faire entrer un nouveau personnage, si on sait qu’on est devant un lac avec des canards ça nous donne encore plus de possibilités, et si on sait qu’on est dans le parc du château de Versailles sous le règne de Louis XIV alors ça restreint peut-être les possibilités mais tant mieux, ça évite d’avoir à trop réfléchir.

Donc pour moi il faut vraiment donner un maximum d’informations, en priorisant celles qui semblent avoir le plus de potentiel.

Et les informations qui sont données sont un peu comme des prophéties autoréalisatrices. Parce qu’on a donné une information, alors il y a de bonnes chances que ça serve, même s’il s’agit de la couleur des chaussettes. C’est un peu le même principe que le « Fusil de Tchekhov » (technique détaillé par exemple ici), aussi appelée la « Loi de conservation des détails » : si un élément est mentionné, alors c’est qu’il va servir. Je ne dis pas qu’il faut appliquer cette règle à la lettre et essayer de donner de l’importance à tous les détails, mais qu’il faut au moins essayer de garder en tête toutes les informations qui ont été données, pour pouvoir éventuellement s’en servir plus tard.

En plus le public absorbe à peu près toutes les informations, et réussir à réincorporer des éléments cités en début d’impro à la fin de celle-ci (d’autant plus si elle longue) aura l’air vraiment impressionnant. Pas facile, certes, mais impressionnant.

 

L’évidence de l’information

Soit, mais on ne va pas donner une information si c’est évident ? Non, mais encore faut-il que l’évidence soit la même pour tout le monde. Plutôt que le terme « évidence » j’aurais tendance utiliser « sous-entendu », voire « non-dit ». Puisqu’en impro on peut tout faire, alors a priori rien n’est évident.

Ici je vais vous parler d’une autre règle de narration que je trouve très pertinente en impro : « Like reality unless noted » (un petit article pour les non-anglophobes ici). En français on dirait quelque chose du genre « Comme la réalité sauf si précisé » mais je trouve que ça sonne moins bien. C’est une règle qui nous dit que les spectateurs considèrent que tout est identique au monde réel, sauf si on précise explicitement que ce n’est pas le cas. Son application la plus simple est que dans un livre l’auteur ne va pas préciser que ses personnages sont humains, sauf si l’action se situe dans un autre monde, et même dans ce cas s’il précise que les personnages sont humains il n’a pas besoin de dire qu’ils ont 2 bras et 2 jambes, c’est sous-entendu.

Pour reprendre l’exemple de la scène de demande en mariage, si le contraire n’est pas précisé alors tous les spectateurs vont considérer que la scène se passe dans le monde réel, entre deux humains. Et même si on mentionne qu’on est dans un autre univers, avec des personnages qui ne sont pas humains, on va quand même considérer que les concepts de couple, de mariage, de fidélité ou autre sont les mêmes que dans notre monde. Sauf si on précise que ce n’est pas le cas.

En impro cette règle est encore plus importante à garder en tête, parce que le public voit les improvisateurs avant de voir les personnages. Si un personnage ne se voit pas explicitement attribuer des caractéristiques alors le public considérera que le personnage a les mêmes caractéristiques que le comédien. Je parle ici surtout de caractéristiques physiques, notamment l’âge, le sexe, la corpulence… Je peux jouer une petite fille obèse, mais encore faut-il que ce soit suffisamment clair. J’en parle un peu dans mon article sur les sexes en impro, mais c’est important de savoir que ce n’est pas parce qu’un comédien homme entre sur scène en dandinant et mime de jouer avec ses cheveux longs que tout le monde y verra une femme. Certains oui, d’autres verront un personnage d’homme se dandinant en jouant avec ses cheveux longs. La seule façon d’être explicite est de le dire.

Il y a deux sujets en particulier pour lesquels je trouve extrêmement dommage de se reposer sur l’évidence : le lieu et les relations entre personnages. Jusqu’à très récemment je n’y faisais pas spécialement attention, mais je me rend compte que dans beaucoup d’impros le lieu n’est pas explicité. Si on a un couple qui s’engueule on va par exemple supposer que c’est dans leur maison, voire même dans le salon. Si on a une scène de confession, on va peut-être supposer que c’est dans un confessionnal dans un église. On va simplement considérer que la scène se passe dans le lieu le plus classique, mais tout le monde ne va pas forcément s’imaginer la même chose. Parfois ce n’est effectivement pas important dans la scène, mais en même temps si l’information n’est pas donnée on ne peut pas s’en servir. Je trouve l’information de lieu très pratique, parce qu’une fois qu’on connait un lieu, on peut se servir d’éléments présents dans ce lieu, mais on peut également en sortir, changer de lieu et même y revenir.

C’est la même chose pour la relation entre les personnages. Souvent on se retrouve dans des scènes où on ne sait pas exactement qui les personnages sont les uns pour les autres. Est-ce qu’ils sont amis ? Frères et soeurs ? C’est un patron et son employé ou une mère et son fils ? Par défaut on a souvent juste 2 personnages qui se connaissent, sans en savoir plus. Plus encore que lieu, définir la relation permet de clarifier une situation et simplifier la suite de l’impro. Moins il y a d’ambiguïtés, moins on laisse de place à l’interprétation personnelle, plus il est simple de construire une histoire.

 

Comment apporter de l’information ?

La façon la plus simple et la plus efficace pour donner une information est de la dire. On peut le faire de façon plus ou moins subtile, par exemple en donnant une information qui en implique une autre : si je dis que j’ai mes règles, alors j’implique que je suis une femme (sauf si on précise explicitement que les hommes sont menstrués). Bon c’est pas l’exemple le plus subtil, mais c’est tout ce que j’avais sur le moment. La façon la moins subtile est peut-être de faire intervenir un narrateur extérieur pour nous raconter ce qui se passe, mais ça a le mérite d’être clair et net.

A choisir je préfère nettement que les informations soient apportées avec des gros sabots plutôt que la scène devienne confuse à cause de manque de clarté.

Par ailleurs je pense que l’un des rôles fondamentaux des improvisateurs en réserve est d’intervenir pour éclaircir la situation ou amener de nouvelles informations. Ils doivent être à l’écoute de la scène et si quelque chose devient confus ou si des informations clés n’ont pas été données, alors ils se doivent d’intervenir. Ça peut être avec un bon vieux narrateur qui s’adresse au public, mais sinon tout simplement en entrant avec un personnage qui va faire comprendre où on est et qui sont les personnages sur scène. Par exemple si quelque crie « Les enfants, vous avez fini de jouer dans la cave ? » alors on comprend soudain que ce qu’on voyait depuis le début étaient des enfants jouant dans une cave, mais que ça n’avait pas été précisé.

Ce type d’intervention peut aussi permettre de faire complètement changer de direction, en imposant par exemple un lieu auquel on ne s’attend pas. Si ce couple qui s’engueule n’a jamais précisé où ils étaient ou ce qu’ils faisaient dans la vie, rien n’empêche qu’ils soient en poste dans un sous-marin nucléaire.

 

L’écoute

J’ai presque fini, ne vous inquiétez pas, mais je voulais aborder un dernier point : l’écoute. C’est un terme très utilisé en impro, et c’est quelque chose qui se travaille beaucoup. Le fait d’être à l’écoute dans un impro, c’est simplement être attentif à toutes les informations qui sont données, donc à toutes les propositions. En Match d’Impro il y a même une faute de « manque d’écoute » qui sanctionne le fait qu’un joueur ait ignoré (sciemment ou pas) une proposition, par exemple en passant à travers un mur qui avait été posé par un autre joueur.

Je ne suis pas fan du terme « écoute », parce qu’il met la responsabilité du passage correct de l’information sur le dos de celui qui reçoit et pas de celui qui donne. Pourtant si une information n’est pas donnée clairement elle a peu de chance d’être prise en compte (sauf si les autres improvisateurs sont très forts). Mais il n’y a pas de faute de « Manque de clarté » (il y a bien la faute de « Confusion », mais c’est plutôt une conséquence d’un manque de clarté et d’écoute). Il faut bien sûr être à l’écoute pour prendre en compte tout ce qui se passe et se dit sur scène, mais lorsqu’on donne une information il est de la responsabilité de celui qui la donne de s’assurer que tout le monde, public comme comédiens, l’a bien reçu.

 

And now for something completely different

En guise de conclusion, je vais simplement me contredire complètement : il peut être intéressant de laisser de la place pour l’interprétation. Je pense notamment à l’exercice « Franck-Elsa », avec 2 personnages qui ne peuvent dire que le prénom de l’autre. Dans ce cadre là on ne peut pas explicitement dire où on est et qui sont les personnages, et ça ne gène pas, au contraire. On a une relation entre 2 personnages, qui va évoluer pendant la scène, et tout se joue sur les émotions de l’un et de l’autre et ce qu’ils ressentent l’un envers l’autre. Et en fonction de ça chacun se construira une histoire. Il peut tout à fait arriver que les 2 comédiens aient chacun une idée complètement différente de ce qu’ils ont joué, et que chaque spectateur ait vu une histoire différente.

J’adore cet exercice, notamment pour cette raison, mais je pense que le « non-dit » n’est valable que pour cet exercice ou d’autres similaires, justement parce que les personnages ne peuvent pas parler, donc ne peuvent pas contredire ce qu’on s’est construit dans notre tête.

Une réflexion sur “Informations et perceptions

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