A la découverte d’un exercice : la Constellation

constellation Dans mes ateliers j’utilise tout un tas d’exercices d’impro et de catégories pour illustrer et travailler des concepts spécifiques. Parmi ceux-ci j’ai mes petits préférés, que je vais tâcher de décrire dans une série d’articles. Nous commençons aujourd’hui par exercice au nom plein de mystère : la Constellation.

C’est un improvisateur allemand (Detlev Schmidt en l’occurence) qui m’a fait découvrir cet exercice il y a quelques années, et je ne crois pas avoir déjà croisé d’autres improvisateurs français le pratiquant, ce qui est bien dommage (il y a par contre des psychothérapeuthes qui le pratiquent, puisque l’exercice vient de là…).

C’est un exercice qui peut également être joué en public (il est même prévu pour), et qui permet de présenter ou de travailler en particulier les points suivants :

  • La construction de personnages
  • Les relations entre personnages
  • Les improvisations longues
  • Les changements de scènes
  • Les ellipses

Donc c’est très riche. Mais ne tardons pas davantage, voici comment se passe une constellation.

 

Description de l’exercice

On commence par définir un personnage central. Un improvisateur est désigné pour interpréter ce personnage, qui sera défini très précisément : nom, prénom, âge, profession, peut-être une passion ou un rêve, et une description familiale (combien d’enfants, de frères et sœurs, de parents…). L’improvisateur va reprendre tous ces éléments dans une petite présentation de lui-même qu’il fait rapidement au public.

Ensuite l’improvisation en elle-même démarre. Il s’agira d’une tranche de vie de ce personnage et d’événements se passant autour. On rencontrera sans doute un certain nombre de personnages déjà définis dans la présentation du personnage (le conjoins, les enfants…) mais aussi d’autres dont on ne connait pas encore l’existence.

Jusque là, rien d’exceptionnel, mais le génie de cet exercice vient de l’unique contrainte qui est imposée : on a toujours exactement 2 personnages sur scène. Et cela signifie pour moi que l’on exclut toute entrée/sortie de personnage, sauf si l’on considère qu’un personnage sort exactement quand un autre rentre (par exemple ils se croisent en passant la porte…), ce qui est un cas qui n’a aucune chance de se produire dans la réalité. Les changements de scène se feront donc forcément par le biais d’ellipses et/ou de changement de lieu. On commence avec 2 personnages jouant une scène, et le passage à une autre scène se fera lorsque 2 autres personnages entreront (les 2 premiers sortent alors, ils ont été effacés de la scène dans une sorte de fondu-enchaîné). On peut également avoir un seul personnage qui rentre si celui-ci veut faire une scène avec un des personnages déjà présents. Celui-ci restera alors, mais il est bien dans une nouvelle scène, qui se passe à un autre moment et peut-être dans un autre lieu.

Les différents improvisateurs gardent a priori un seul personnage tout du long (sauf en cas d’absolue nécessité, ou si les improvisateurs jouent des personnages très secondaires… mais a priori les improvisateurs n’auraient pas à jouer des personnages secondaires).

L’exercice se fait bien à 6 improvisateurs, je trouve que c’est le meilleur compromis (cela permet notamment de construire à 5 personnages, avec un sixième improvisateur prêt à rentrer si un nouveau personnage est requis). En terme de durée on atteindra facilement 10 minutes, mais cela pourrait être bien plus long. Au delà de 15 minutes on risque de tourner en rond parce qu’on aura déjà vu tous nos personnages, mais il n’y pas de règle.

Une fois le principe de base assimilé cela permet très rapidement de faire des impros plutôt longues, avec des personnages clairs et biens construits (parce que définis par leurs relations avec les autres personnages). Et une chose intéressante : même si je présente toujours l’exercice comme étant une « tranche de vie » (donc pas une histoire avec un début et une fin), systématiquement ça devient quand même une histoire qui se tient, avec souvent un enjeu très clair qui émerge rapidement.

 

Astuces et points d’attention

Evidemment, le plus compliqué à appréhender est la limite stricte de 2 personnages dans une scène. Voici quelques points auxquels faire attention :

  • Les improvisateurs doivent être prêts à rentrer n’importe quand et être bien à l’écoute de ce qui se passe sur scène.
  • Les scènes ne doivent pas durer trop longtemps : si la fonction d’une scène à été remplie (par ex : un homme annonce à sa femme qu’il a été viré), alors on peut passer à une autre scène. Ca peut prendre 5s comme 2 minutes, mais il ne faut passer hésiter à couper une scène.
  • Les changement de scène doivent être clairs : les entrées doivent être bien franches (en entrant devant les personnages déjà présents) et il ne doit pas y avoir de doute sur les personnages qui vont faire partie de la scène. Par exemple si mes parents sont sur scène et que je veux passer à une scène avec mon père, alors je dois rentrer en le faisant clairement comprendre. Et pour ça…
  • Tous les personnages doivent être clairement identifiés : si ce n’est pas par un nom/prénom, que ce soit au moins par leur fonction dans l’histoire (père/mère/docteur…).
  • Il faut éviter de ramener des personnages qui ne sont pas proches du personnage centrale (familles, amis, ami proche, patron…) : plus les relations sont fortes, plus la construction est simple.
  • Le personnage central n’est pas forcément le personnage principal : l’action se cristallise autour du personnage qu’on a défini, mais ce n’est pas pour ça que c’est le personnage qu’on verra le plus, et ce n’est pas non plus à lui de démarrer la première scène. Ce personnage permet de définir une constellation, et l’histoire se déroule ensuite dans cette constellation. Souvent ce sera quand même le personnage principal, ce n’est juste pas une nécessité.

 

Présentation dans un spectacle

Lorsque cette catégorie est jouée en spectacle, on va prendre 2 ou 3 minutes avec le public pour construire le personnage. Le public va d’abord choisir l’improvisateur qui sera notre personnage central (ce qui imposera en particulier le sexe du personnage). Cela peut se faire par une série de questions pour réduire progressivement les possibilités, laissant un seul comédien sur scène à la fin (homme ou femme ? blond ou brun ? baskets ou mocassins ? …). Ensuite d’autres questions permettront de construire le personnage. Je commence en général par l’âge, puis ensuite le prénom, éventuellement le nom de famille, la profession, puis combien de frères et sœurs, de parents et enfin une passion ou un rêve (parfois je dis simplement que le personnage a un secret, sans préciser sa nature).

Pour recueillir ces informations je recommande fortement de poser des questions précises à des personnes précises. Pour l’âge je demande les 2 derniers chiffres du numéro de téléphone de quelqu’un, pour le prénom je vais demander le prénom de l’oncle de quelqu’un d’autre, pour la profession je demanderai son métier à encore une autre personne. L’objectif et d’avoir un maximum d’informations complètement non originales. Si le personnage principal s’appelle Flubber et qu’il est pirate de l’espace ça risque d’être compliqué. Ceci dit il n’y a pas de proposition inutilisable. J’ai déjà vu une constellation avec un acteur porno à la retraire qui s’est très bien passée (tant que c’est joué au premier degré, tout peut passer).

Après cette petite phase avec le public, le personnage se présente au public en récapitulant toutes les infos et ça commence avec 2 personnages sur scène.

Vu que la phase d’initialisation est assez longue, il vaut faire cette catégorie dans un spectacle plutôt long (pas dans un show de 30 minutes…) et par exemple après un enchaînements d’impros plus courtes.

 

Utilisation en atelier

Si la catégorie marche bien en spectacle, c’est surtout en tant qu’exercice dans des ateliers que j’y trouve un intérêt énorme.

Généralement les impros se construisent assez facilement, ça donne l’impression que tout se passe naturellement, et ça permet de montrer les points suivants :

  • Les scènes à 2 personnages permettent que tout reste relativement clair. C’est intéressant de faire cet exercice après avoir essayé des impros à plusieurs, où on se retrouve avec 4 ou 5 personnes sur scène en même temps, pour montrer la différence.
  • Avoir des relations claires entres les personnages permet à l’histoire de se construire « toute seule », juste en faisant évoluer ces relations.

C’est intéressant d’avoir déjà travaillé les relations entre personnages, par exemple avec du Sexy, Smelly, Stupid (il aura sans doute son article à lui, c’est aussi un de mes préférés), pour montrer comment ça s’utilise dans des impros plus complexes.

Et l’un des points techniques les plus importants est le travail des ellipses et changements de scènes. Le premier élément à travailler est la clarté des transitions. Ensuite je trouve intéressant de travailler le fait de ne pas hésiter à couper des scènes, même avant leur dénouement, mais aussi de démarrer des scènes déjà en cours.

Par exemple on pourrait avoir :

Une scène entre un père et son fils

Père – Tu as l’air stressé… qu’est-ce que tu as ?

Fils – Ecoute, Papa, je voulais te dire…

Entre la mère pour changement de scène. Elle s’adresse directement au père, le fils sort.

Mère – Il a démoli la voiture ?!

Père – Oui ! Il me l’a dit ce matin !

J’aime beaucoup ce type de transition, plutôt cinématographique. Ça permet d’enlever le gras et de faire avancer plus rapidement l’histoire. Evidemment ce n’est pas à faire systématiquement, parfois tout le goût est justement dans le gras, mais c’est une bonne technique à connaître.

 

Finalement, je trouve cet exercice assez universel. Concrètement, la contrainte de 2 personnages en permanence sur scène pourrait être appliquée à toutes les impros (les scènes à 1 ou les scènes de groupes seraient considérées comme des exceptions ponctuelles…). Je pense que cela donnerait globalement des histoires mieux construites et plus claires. Et le fait d’être dans une constellation familiale avec des liens et des relations claires entre les personnage simplifie encore tout ça, et là encore ça peut s’appliquer à toute improvisation.

Enfin, je trouve que cet exercice est une bonne introduction aux formes longues type Harold.

 

Je suis curieux de savoir si d’autres personnes connaissent et/ou utilisent cet exercices en atelier, donc si c’est le cas n’hésitez pas à laisser un commentaire ! Et sinon si ce n’est pas clair ou que vous avez des questions, n’hésitez pas non plus !

8 réflexions sur “A la découverte d’un exercice : la Constellation

  1. Moi je connèssai pas mais sa a l’air chouette ! Par contre, a ta plasse, je mètrai plus d’acteur et moins de contrainte.

    (Commentaire en direct de Marmiton-impro)

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  2. La fameuse technique des 2 derniers chiffres du numero de telephone!
    Technique qui a 50% de chance de transformer le personnage principal en banbin ou en vieillard plus ou moins cadaverique !
    Sinon, cet exercice est génial!

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  3. Pingback: L’animation de spectacles | Impro etc.

  4. Principe testé et approuvé en atelier et en spectacle. Pour clarifier le changement de scène et de perso, les deux comédiens en jeu se retournent 3 secondes puis démarrent la scène en précisant rapidement le lieu dans lequel ils se trouvent.

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  5. J’adore ce type d’exercice.

    J’ai fait deux stages de Long Form avec Timothée Ansieau et nous avons retrouvé un peu les mêmes codes en appliquant un procédé qui peut paraître rude mais qui est très efficace, le « tag out » : pour se faire remplacer, un improvisateur se fait taper sur l’épaule par l’improvisateur suivant.

    Au niveau temporel par contre nous n’avions pas de limite de tranche de vie, au contraire, nous faisions beaucoup de sauts dans le passé/présent/futur pour retourner parfois à la source des choses (assez typique du spectacle Bio).

    On a essayé de le pratiquer en match sur du « short form » en faisant tout un cycle de vie : la première scène représente l’enfance, la dernière la vieillesse. Pas facile approfondir vraiment les liens donc souvent on amplifie un trait de caractère d’étape en étape.

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  6. Utilisé très souvent dans nos ateliers avec Boris, je crois que c’est vraiment un des exercices que je préfère faire faire (çafaitbeaucoupdefair). La différence peut-être entre ta façon de faire et la notre, c’est qu’on autorise complètement au début les improvisateurs à amener des personnages éloignés. Dans mon souvenir par exemple, une dispute conjugale pour scène de départ; scène suivante la femme qui parle avec sa meilleure amie; scène suivante la meilleure amie parle avec son mari; puis les deux hommes finissent par se retrouver (la boucle devient intéressante, et tous ces téléphones arabes rendent la scène des deux hommes plus comique). Ou alors la meilleure amie parle avec une autre, amie, etc, on a du coup un effet boule de neige comique, et ce qui devient intéressant à ce moment, sans fixer la contrainte de rester dans des personnages proches, c’est que les participants finissent par se rendre compte eux-même que l’on s’éloigne vite, et vont chercher par eux même à rejouer une scène avec le mari qui se confie à un ami proche, par exemple, pour recadrer un peu, resserrer. Dans tous les cas, cet exercice est très intéressant. Dans les ateliers, dès que je le propose, l’écoute est à son maximum, la concentration et l’envie d’y aller aussi. Comme les passages sont assez rapides et se succèdent, la peur de se lancer disparait, le lacher prise et la spontanéité débarquent, et comme ce n’est qu’une affaire de relations, de liens, personne ne peut sécher sur un exercice comme celui là !

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    • #jamaistropdefaire
      Merci pour ton commentaire!
      Alors juste pour préciser (du coup j’ai du relire l’article pour le rappeler ce que j’avais bien pu écrire…), je n’impose pas d’avoir des personnages proches, je le conseille juste, et quand je parle de « proche » je veux surtout dire pas des « personnages-fonction » sans enjeu personnel, genre le pharmacien si son rôle se limite à vendre un médicament.
      La c’est drôle ton exemple avec des personnages qui sont du coup proches de proche en proche (çafaitbeaucoupdeproches), tant qu’il y a une relation à jouer je suis content 🙂

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