A la découverte d’un exercice : l’impro rimée

Je ne suis pas trop amateur de contraintes verbales en impro (X mots à la fois, ni oui ni non, pas de questions etc.). La contrainte devient souvent le point d’intérêt central, voire l’unique point d’intérêt, et l’histoire racontée passe au mieux au second plan. Ça peut être sympa à l’occasion, mais je peux m’en passer. Toutefois, parmi les contraintes qui reviennent souvent, il en est une que je trouve très intéressante : l’impro rimée.

Qu’est-ce qu’une impro rimée ?

Le principe d’une impro rimée paraît de prime abord très simple à comprendre : il faut faire des rimes. Mais premier problème : qu’est-ce qui doit rimer ? Ça parait très bête comme question, mais est-ce que chaque phrase doit rimer avec la précédente, ou chaque réplique, ou faut-il rimer régulièrement, selon un nombre de syllabes ?

L’impro rimée fait partie des catégories officielles de Match d’impro, donc il devrait y avoir une définition précise quelques part, mais je n’ai rien trouvé de bien spécifique. Non pas que ce soit important, mais je suis curieux de savoir comment la catégorie est présentée « officiellement ».

En tout cas ce qui est généralement attendu et entendu correspond grosso modo à une improvisation en vers avec nombre variable de syllabes. Enfin c’est un peu étrange de parler d’impro en vers, puisque le vers n’est jamais qu’une façon d’écrire… Mais ici on va entendre les vers, grâce aux rimes et les pauses qui sont marquées par les comédiens. Par contre sauf s’il y a une contrainte supplémentaire, rien n’est attendu en terme de nombre de syllabes, et n’importe quel comédien peut faire autant de rimes qu’il le souhaite.

On peut donc tout à fait avoir l’échange suivant :

– J’aimerais s’il vous plaît emprunter votre belle voiture.

– Vous êtes sûr ?

– Absolument ! Et jamais je ne vous mens.

On entendra bien 2 rimes, en « ure » et en « men ».

Donc il y a quand même une liberté importante quant à la façon de rimer. On pourrait aussi avoir des rimes embrassées ou croisées.

Mais prenez deux improvisateurs débutants ou sans expérience de cette contrainte, et vous aurez sans doute une impro bien laborieuse, avec de longues pauses où ils cherchent de quoi rimer et une histoire dénuée de sens et d’intérêt. Voici donc comment je préconise de jouer cet exercice, pour essayer à la fois de fluidifier et de garder un intérêt dans ce qui se passe.

 

Une méthode

Première chose : je recommande d’essayer de garder des « vers » de longueur proche (sans chercher à être précis à la syllabe près) et d’une longueur « raisonnable ».  Mais qu’est-ce qu’une longueur raisonnable ? Il faut que ce ne soit pas trop long pour qu’on n’attende pas trop longtemps la rime, mais que ce soit assez long pour dire quelque chose avant la rime. Je trouve que le meilleur compromis est en gros l’alexandrin (12 syllabes), ce qui n’est sans doute pas un hasard, les auteurs classiques ont du aussi trouver que c’était le meilleur compromis.

Sauf si vous êtes un virtuose, pas la peine de chercher à faire 12 syllabes exactement, mais tomber entre 10 et 14 syllabes se fait assez naturellement, il y a juste un rythme à trouver. Encore une fois, pas la peine de trop se prendre la tête, et je trouve que l’essentiel est que les vers soient assez longs, un défaut classique étant de vouloir rimer tous les 2 mots, ce qui est tellement difficile que ça ne donne rien. Il peut être bien de viser environ une phrase par ver, pour éviter les phrases à rallonge, et essayer d’aller droit au but, mais ce n’est pas indispensable.

 

Deuxième chose : la contrainte parait très importante, mais concrètement, 50% du temps vous êtes complètement libre de dire ce que vous voulez. Encore une remarque qui parait n’être que du pur bon sens, mais lorsque je le fais remarquer en atelier j’ai parfois l’impression que c’est une vraie révélation. Concrètement cela veut dire qu’après avoir fait une rime, on peut complètement oublier la contrainte et simplement dire une phrase pas trop longue. Et ensuite on cherchera à faire rimer.

Je mets quand même un petit bémol : il vaut tout de même mieux essayer de finir sur une rime simple, par exemple en « er », ou « a ». Finissez une phrase par « simple » rendra la suivante bien compliquée. Donc il faut quand même garder la contrainte en tête.

 

Et enfin dernière chose : une fois le premier ver terminé, il suffit de trouver un mot qui rime et de l’assumer. N’importe qui peut trouver un mot qui rime avec un autre, tant que ce n’est pas une rime en « imple », « aple », « ips » ou je ne sais quoi d’autre. Il n’y a aucune difficulté là-dedans, et on n’est pas pressé non plus. On peut attendre une seconde avant le vers suivant, ça ne pose pas de problème. La difficulté semble plutôt venir du fait de trouver une façon de finir une phrase avec ce mot, et que cela fasse sens avec ce qui a été dit précédemment. Et là encore, faire une phrase avec le mot à la fin est très simple : donnez un mot à quelqu’un en lui demandant de faire une phrase avec, et il le fera sans sourciller.

Donc finalement la difficulté serait que tout cela ait du sens. Mais j’estime que c’est encore un faux problème. En effet, le sens peut-être donné a posteriori. On commence par une phrase, puis on fait rimer avec quelque chose qui semble sans grand rapport, et ensuite la phrase suivante (qui est complètement libre) permet de justifier de qu’on a dit précédemment.

C’est un principe de « Jump & Justify » : on dit ou fait quelque chose et on justifie ensuite pourquoi. C’est un mécanisme très puissant, qui permet vraiment de se surprendre soi-même, de se forcer à aller dans l’inconnu, d’éviter de planifier, et l’impro rimée encourage à le faire.

Évidemment, dans ce cas précis la justification peut elle-même amener des choses à justifier, et ça peut devenir un gros bordel au bout d’un moment, mais au moins les comédiens cherchent la cohérence, et les propositions seront prises en compte parce qu’on cherchera à tout justifier. Cette recherche de justification amènera aussi une implication plus importante des comédiens, parce que la justification ne se fait pas qu’avec des mots, mais aussi avec des actions et des émotions.

 

Par exemple on pourrait avoir la tirade suivante :

 

Il y a quelque chose que je voudrais te dire (première phrase 100% libre)

Mais je voudrais éviter de te faire fuir (fuir est le premier mot qui m’est venu, j’ai fais une phrase avec, et je vais devoir justifier que ce que je vais dire peut faire peur)

Je suis amoureux de toi depuis le CE1 (encore une phrase libre, et autant aller droit au but, et un truc simple et dirigé vers l’autre)

Je n’en peux plus ça me rend malade comme un chien (là encore chien est le premier mot qui m’est venu)

Je ne mange plus, je ne dors plus de la nuit (je développe ce que j’ai dit avant)

Fais ce que tu veux, je suis à ta merci (et je suppose que je pourrais alors me mettre à genou…)

 

J’ai essayé de me forcer à improviser, en écrivant vraiment la première chose qui venait et sans prévoir ce qui viendrait après. Dans cet exemple il n’y a pas de « jump » tendant vers l’absurde, mais ça pourrait venir, et le mécanisme resterait le même. Remarquez aussi que naturellement tous les vers tournent autour d’une douzaine de syllabes.

 

L’entraînement

Je pense que la difficulté principale vient du fait de se forcer à oublier la contrainte une phrase sur deux, mais il suffit d’un peu d’entraînement. En plus contrairement à d’autres exercices d’impro, vous pouvez complètement vous entraîner au quotidien, que ce soit seul ou au travail ou autre.

Pour être plus à l’aise je recommande aussi de lire/voir des pièces écrites en vers. Une fois la rythmique acquise l’exercice devient plus simple,  et ça peut aussi aider à trouver plus facilement des tournures de phrases permettant de rimer tout en garder un minimum de sens.

 

Et les chansons ?

Je ne vais développer ça dans cet article, mais effectivement s’entraîner à parler en vers peut aider pour improviser une chanson également. Mais pour moi la rime est sans doute la chose la moins importante dans une impro chantée, et c’est souvent un élément de blocage pour pas mal d’improvisateurs, donc autant ne pas chercher à rimer. Tant mieux si ça vient tout seul, mais c’est loin d’être fondamental.

11 réflexions sur “A la découverte d’un exercice : l’impro rimée

  1. Super article.

    J’allais ajouter un point, mais tu le dis toi-même : « J’ai essayé de me forcer à improviser, en écrivant vraiment la première chose qui venait et sans prévoir ce qui viendrait après. Dans cet exemple il n’y a pas de « jump » tendant vers l’absurde, mais ça pourrait venir, et le mécanisme resterait le même. Remarquez aussi que naturellement tous les vers tournent autour d’une douzaine de pieds. »

    Effectivement, une stratégie est de choisir le premier mot qui vient avec la rime, et de faire une phrase qui finit sur ce mot.

    Une autre stratégie, plus risquée, est de commencer la phrase et de trouver le mot qu’une fois qu’on y arrive (c’est ce que tu veux dire avec « tendre vers l’absurde », non ?).

    La compétence ici développée pour moi, c’est « lâcher le contrôle, accepter d’être contrôlé par autre chose que son cerveau conscient ».

    Un même exercice, deux compétences différentes (même si elles sont liées).

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    • Effectivement attendre le dernier moment pour trouver la rime peut être une stratégie, et ça enleve encore un peu de contrôle avec le risque d’aller encore plus vite dans l’absurde… Je préfère quand même la première méthode, qui laisse globalement le contrôle mais avec des imprévus qui arriveront forcément.

      Dans l’idée c’est assez proche de l’exercice « un mot a la fois », mais avec le double avantage de pouvoir construire une vraie scène, une histoire et des personnages et aussi d’impressionner le public (il lui en faut peu…)

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  2. Article intéressant, une fois encore. Mais, petite correction lexicale néanmoins :
    – un vers (avec s, c’est pas un ver de terre)
    – on ne dit pas pied mais syllabe, sauf dans la poésie classique (latine ou grecque).

    Wala, c’est tout pour aujourd’hui, j’ai hâte de refaire de l’impro un jour !

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  3. Je suis tout à fait d’accord avec cela : « Une fois la rythmique acquise l’exercice devient plus simple ». Je dirais même que c’est une condition pour se laisser aller et se surprendre dans ce type d’impro. Essayer de respecter une mélodie permet à mon sens d’éviter de se concentrer sur la grammaire ou sur le sens des phrases, et donc de sauter en plein dans le « jump & justify », quitte à s’emballer un peu.

    Autre chose : je pense que ce type d’impro est réussi si les joueurs changent leur registre de langue habituel pour aborder des tournures de phrases ou un vocabulaire un peu plus libre, voire « décalé ». « Poétique » dirons certains. Sinon on risque d’assister à un dialogue banal, sans ton particulier, sans panache… Et avec des mots qui riment de temps en temps mais sans que cela ne serve l’impro. Alors que si l’impro est jouée en assumant tout à fait la rime, le joueur peut s’appuyer sur cette contrainte pour nourrir son personnage (voix, corps, démarche, rythme des déplacements…).

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  4. « Enfin c’est un peu étrange de parler d’impro en vers, puisque le vers n’est jamais qu’une façon d’écrire… »
    >> C’est un égarement non ? 😀 le vers est présent dans moulte oeuvres théâtrales classiques, donc non c’est pas qu’une façon d’écrire.

    Mais sinon oui l’impro rimée peut être fabuleuse, voir teintée de panache si elle est prise au sérieux. Une joute dans un univers XVIIIème… 😀

    http://www.vodkaster.com/extraits/ridicule-bout-rimes-et-estocades/190430

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  5. Bonjour,
    Merci pour cet article !
    Quelques personnes m’ont aussi expliqué qu’ils « attrapaient » mentalement un premier mot, qu’il mettait de côté pour la 2e phrase.
    La 1e rime est alors déterminée au moment de prononcer la première phrase, avec la contrainte de la suivante déjà mémorisée. L’esprit est alors libéré au moment de prononcer la seconde phrase. Ce qui fait une petite fenêtre de tir pour imaginer les rimes suivantes.
    Jamais mis en pratique pour autant, j’imagine qu’il faut avoir une certaine agilité d’esprit.

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    • Oui tout à fait ! D’ ailleurs je voulais mettre à jour cet article pour parler de ça 🙂
      Par exemple la troupe américaine Improvised Shakespeare utilise exclusivement cette méthode pour rimer. C’est globalement plus classe et permet de mieux maîtriser le propos, par contre c’est effectivement un petit entraînement à faire pour que ça devienne un automatisme…

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  6. Pour cette méthode, si je comprend bien, par exemple le mot « véto » te viens, tu le range dans ton esprit et tu improvise alors une phrase rimant avec véto : « Je vais devoir me lever tôt » puis zou, une autre qui mène a « véto » : « toute façon ceci n’est pas un veto » ?

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