L’improvisation longform vue par l’UCB

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Je viens de finir de lire le livre « Comedy Improvisation Manual » de l’Upright Citizens Brigade (UCB), une des troupes d’impros les plus connues aux Etats-Unis. Je vais essayer de résumer le contenu du livre avec un regard un  peu critique, et comparer ce qu’ils proposent avec ce qu’on a l’habitude de voir en France.

Le livre est assez long, cet article le sera sans doute aussi.

UCB : une petite présentation s’impose

L’Upright Citizens Brigade est une troupe New Yorkaise, issue à l’origine de la troupe ImprovOlympic (iO) de Chicago (troupe fondée en 1980 par Del Close, le père du « longform » et du Harold en particulier).

De nombreux comédiens américains ont été formés par l’UCB, mais ils ne sont pas forcément très connus en France. Si vous regardez beaucoup la télévision américaine et en particulier les sitcoms, vous verrez pleins de visages connus sur la chaine Youtube de l’UCB.

 

L’impro vue par l’UCB

Rentrons sans plus tarder dans le vif du sujet, puisque l’UCB prône avant tout l’efficacité. La vision de l’impro par l’UCB a le mérite d’être claire et précise : l’objectif est de faire des scènes drôles (et courtes). Donc ce qu’on appellerait des sketchs, tout simplement. Ces sketchs improvisés seront joués dans le cadre de spectacles de type « longform », c’est-à-dire qu’à partir d’une impulsion initiale (par exemple un mot) découleront l’ensemble des situations jouées, et les sketchs s’enchaîneront (sans intervention d’un animateur) pendant peut-être 15 ou 30 minutes jusqu’à en avoir fait le tour.

Une fois posé ce postulat, le livre décrit pas à pas comment improviser une scène drôle. Le concept principal qui est décortiqué est la notion de « jeu de la scène » (« game of the scene »). Ce « jeu de la scène » consiste à partir d’un élément ou d’une situation inhabituelle et le développer.

Le livre prend comme exemple divers sketchs des Monty Python, qui font exactement ça. Par exemple dans le sketch du Perroquet Mort, un homme ramène dans un magasin d’animaux une cage contenant un oiseau mort, qu’il vient d’acheter, et le vendeur continue d’insister que l’oiseau est bien vivant. Le jeu de la scène est alors que l’un va insister que l’oiseau est mort et l’autre va nier. C’est tout, il ne se passe rien d’autre. Le jeu de la scène pourrait se résumer à « un homme nie une réalité évidente », et ce jeu pourrait se transposer dans plein d’autres situations.

Pour jouer le jeu de la scène, il faut deux choses : trouver le jeu et le développer.

Trouver le jeu

La méthode proposée est simple : il faut rapidement définir la « réalité de base » (« base reality ») de la scène, c’est-à-dire Où, Qui et Quoi. Par exemple un homme se fait examiner chez un dentiste, ou deux personnes sont dans un lit et viennent de coucher ensemble pour un coup d’un soir. Et il faut que ce soit efficace, parce que c’est le jeu qui nous intéresse, pas la situation initiale. En quand je dis efficace, c’est vraiment efficace : tout doit être calé en 1 à 3 répliques (le livre ne donne pas d’exemples avec plus de 3 répliques pour déterminer cette réalité de base, et beaucoup de scènes démarrent à partir d’une situation posée en une seule réplique qui donne toutes les informations).

Une fois cette réalité de base définie et partagée par les improvisateurs (a priori 2, rarement plus), alors ils se mettent à l’affût de la première chose inhabituelle, c’est à dire la première chose dite ou faite qui ne cadre pas complètement avec la réalité de base, par exemple un comportement d’un personnage qui sort de l’ordinaire. Dans l’exemple du sketch du Perroquet, une fois la situation posée (un homme ramène un perroquet mort au magasin où il l’a acheté), la chose inhabituelle est que la vendeur refuse d’admettre que l’oiseau ne vit plus (une réaction normale serait sans doute simplement de s’excuser et d’en donner un autre).

Petite précision au passage : la première chose inhabituelle sera sans doute la première chose qui fait rire le public, le jeu se basera donc sur quelque chose d’intrinsèquement drôle.

Le jeu est alors simplement de prendre cette chose inhabituelle et la développer.

 

Développer le jeu

Une fois le jeu trouvé, reste à en tirer un sketch de plus de 15 secondes. Pour ça la question de base à se poser est : « si cette chose est vraie, alors qu’est-ce qui l’est aussi ?’.

Je vais prendre un exemple qui m’est arrivé en spectacle, alors que je n’avais pas encore lu ce livre (et du coup on n’a pas développé le jeu). Le synopsis de la scène était qu’un couple devait remplir de la paperasse administrative pour faire une action aussi simple que s’embrasser. On a donc la réalité de base (un couple, chez lui, qui veulent s’embrasser) et l’élément inhabituel (il leur faut signer des papiers administratifs pour le faire). A partir de là, pour développer le jeu il suffit de se demander « si cette chose est vraie, alors qu’est-ce qui l’est aussi ?’ (autrement dit : qu’es-ce que cette chose inhabituelle implique qui soit également inhabituel ?).  Quand on a joué cette scène on en était resté là, alors que la situation était propice à être développée : faire d’autres actions du même genre (faire l’amour, faire un enfant, se marier…), augmenter la quantité de paperasse, faire intervenir des inspecteurs qui viennent vérifier la conformité du couple…

Je ne vais pas donner plus d’exemples, pour ça le mieux est encore de lire ce livre, ou même de regarder des sketchs des Monty Python.

 

Et ensuite ?

Et une fois le jeu épuisé, qu’est-ce qu’on fait ? Eh bien on passe à une autre scène, tout simplement. A aucun moment dans le livre n’est mentionné le fait de conclure une scène. Et d’ailleurs pour continuer le parallèle avec les Monty Python, s’il y a bien un truc pour lequel ils étaient mauvais, c’est conclure leurs sketchs. Pour l’UCB on ne cherche pas à « conclure » une scène, on va juste chercher à l’arrêter quand on a atteint le potentiel maximum du jeu, et idéalement à un moment où le public rit à gorge déployée. Si l’énergie de la scène retombe, ou que les rires s’estompent, alors c’est qu’il fallait stopper la scène avant.

 

Par opposition à Johnstone…

Les lecteurs réguliers de ce blog remarqueront sans doute que ce que je viens de décrire n’a pas grand chose à voir avec ma vision habituelle de l’impro, et même avec l’improvisation telle qu’on la conçoit en général dans nos contrées. Je dirais que la vision que j’ai de l’impro se rapproche plus de celle de Keith Johnstone, en particulier sur le point suivant : pour moi l’objectif d’une scène improvisée a toujours été de raconter une histoire. Pour l’UCB l’objectif est de trouver et développer un jeu de la scène, et surtout ne pas essayer de raconter une histoire.

C’est donc une différence assez fondamentale. Le fait de créer une histoire est mentionné de ce livre, mais ça se limite à (en caricaturant à peine) : « on ne cherche pas à créer des histoires, c’est trop compliqué ». Un des principes de base de Johnstone est qu’on a une histoire si les personnages sont changés. Cette notion d’évolution d’un personnage n’est même pas mentionnée de le livre de l’UCB, et n’est pas recherchée, sauf si l’évolution des personnages fait partie du jeu de la scène.

Mais on trouve quand mêmes des similitudes entre la méthode UCB et la méthode Johnstone. En particulier ce que l’UCB appelle « réalité de base » et « première chose inhabituelle » ressemble quand même beaucoup à que Johnstone appelle « plateforme » et « tilt ».

Et évidemment on retrouve les quelques principes de base :  écouter activement ce qui se passe sur scène, accepter les propositions, travailler ensemble…

 

Est-ce que le livre vaut le coût ?

Oui. Si vous vous intéressez à l’impro, je vous conseille vivement de lire ce livre pour alimenter votre réflexion. Le livre a quelques défauts : une tendance au rabâchage intensif (mais si vous n’êtes pas particulièrement fluent in english ce n’est pas forcément un mal), une mise en page un peu douteuse, des fautes de frappes ou des erreurs au niveau du contenu qui font un peu tâche, et le bas de toutes les pages est imbibé de crème solaire (ça je suppose que c’est spécifique à l’exemplaire qui m’a été prêté par O. Boulkroune à son retour de vacances).

Mais il a le mérite d’être très clair : l’objectif est précis et la méthode pour l’atteindre est efficace, de nombreux exemples permettent de comprendre le processus, et il y a de jolies illustrations en couleur. Je ne fais qu’effleurer le sujet dans cet article, le livre va tout de même bien au-delà.

Par contre je n’ai évidemment pas été convaincu que la construction d’histoires et l’évolution des personnages sont à éviter. Je suis par contre convaincu de l’intérêt de chercher le jeu de la scène, mais je n’ai pas envie de limiter l’impro à ça. Mais peut-être qu’après quelques années de pratique de la méthode UCB je changerai d’avis. Je vais d’ailleurs essayer de voir si on peut se créer un petit groupe d’improvisteurs à Lyon pour travailler spécifiquement cette méthode et jouer des longforms.

 

Et enfin, pour voir ce que ça donne en action, voici un exemple d’ASSSCAT par l’UCB :

 

 

9 réflexions sur “L’improvisation longform vue par l’UCB

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  2. Je suis d’accord avec à peu près tout ce que tu dis. J’aimerais rajouter quelques réflexions:

    1) Contrairement à celle de Johnstone (ce que j’en connais du moins), la pédagogie de l’UCB telle qu’exposée dans le livre n’accorde pas de place à l’échec. Tout est au contraire fait pour l’éviter: rapidité dans l’établissement de la situation de départ (« base reality »), méthode pas à pas pour trouver le jeu de la scène et le développer, etc. Il ne s’agit pas de vaincre sa peur de l’échec, plutôt de ne pas échouer !

    2) Je trouve que les auteurs insistent peu sur la spontanéité ou la créativité des comédiens . Tout est très maîtrisé au contraire: le joueur qui initie une scène après un opening sait déjà où il va (il a reconnu la « first unusual thing » parmi les infos donnés en ouverture). Il n’est pas vraiment question ici de « lâcher prise » ou de libérer sa créativité, ni de prendre « la première idée qui vient »

    Cela dit, ça reste le livre d’impro le plus « pratique », clair et le mieux structuré que j’ai lu jusqu’à présent. Le rabâchage ne m’a pas du tout gêné, au contraire, j’ai trouvé ces rappels plutôt efficaces. En plus ce type de jeu-là résonne en moi comme dirait un certain Thomas D. J’adore le comique de situation personnellement. J’ai hâte de travailler ça !

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    • Tout a fait d’accord ! Et d’ailleurs le livre ne donne pas d’indication pour pouvoir proposer une première chose inhabituelle, ni d’exercice pour le travailler… On a des exemples pour aider a le reconnaitre, mais rien pour le proposer. Il est juste supposé que ça viendra naturellement…

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