La vertu des tirades

CYRANO_by_ChemartistFaites le test : allez voir un spectacle d’impro et comptez le nombre de fois où un personnage dit une réplique de plus de trois phrases. Il y a de très grandes chances que vous arriviez en dessous de dix occurrences, voire plutôt en dessous de cinq, voire proche de zéro. C’est peu, non ?

Et c’est bien dommage, je trouve. Parce que dans une pièce de théâtre c’est souvent les grandes tirades qui marquent le plus les esprits. Des tirades ou monologues ont aussi donné naissance à de grands moments de cinéma. Mais en impro ? Pas vraiment.

Alors certes, ça peut arriver, notamment si c’est dans le cadre d’une catégorie qui l’encourage. Par exemple dans une impro à la manière de Shakespeare, ou épistolaire, ou tout simplement une improvisation en solo.

Non, ici je parle plutôt d’une scène, avec deux ou trois personnages, et l’un va soudain prendre la parole pour plus de cinq secondes. Eh bien ça j’en vois très peu.

Quel intérêt ?

Bonne question ! Merci de me l’avoir posée. En effet ce n’est pas naturel de le faire. Dans la vie quotidienne on entend peu de grandes tirades. Les seules occurrences régulières que je constate sont lorsque quelqu’un raconte une histoire ou une anecdote ou lorsque quelqu’un explique quelque chose d’un peu compliqué (par exemple un professeur). Sinon c’est plutôt rare. Et les deux cas que je cite sont eux aussi plutôt rares en impro, puisqu’on va souvent plutôt jouer une scène que la raconter et devoir expliquer quelque chose de compliqué implique qu’on soit dans un contexte très spécifique.

Donc pourquoi le faire en impro si on ne le fait pas dans la vie ? Est-ce que l’impro n’est pas le reflet de la vie ? Euh… peut-être que si mais avant tout l’impro reste du théâtre. Et au théâtre des tirades et des monologues il y en a à la pelle. Prenez n’importe quelle pièce des cinq derniers siècles et vous trouverez régulièrement (voire uniquement…) de gros pavés de texte. Le théâtre de boulevard ou les Vaudevilles y échappent parfois, et encore.

Un des gros intérêts de ces pavés de texte est de pouvoir expliciter en détail la situation : où on est, qui sont les personnages, pourquoi ils sont là, ce qu’ils ressentent, leurs motivations, le contexte socio-économique et que sais-je encore. Dans la vie on en a rarement besoin puisque chacun sait où il est, ce qu’il ressent et ce qu’il fait là. Au théâtre le public est catapulté dans une situation sur laquelle il n’a d’autres informations que ce que vont se dire (ou lui dire) les personnages (et également le décor et la scénographie en général). C’est également souvent le cas au cinéma, avec par exemple la narration en voix-off, ou de façon plus « subtile » la présence d’un personnage d' »Alice » (cf Alice au pays des merveilles) à qui les autres personnages vont expliquer la situation (voir par exemple le personnage d’Ellen Page dans Inception).

C’est donc un moyen efficace pour expliciter une situation. Et s’il y a bien une chose qui peut servir en impro, c’est un outil pour expliciter la situation. Toutes les informations nécessaires pour comprendre une scène peuvent être disséminées dans un dialogue, mais c’est forcément plus difficile. Il est facile de passer à côté d’une information importante, ou de donner des informations contradictoires, et du coup ne pas oser trancher et rester dans le flou.

Et dans ce cas une bonne grosse tirade peut vous sortir d’affaire, par exemple en récapitulant tout ce qui a été dit ou en faisant clairement un choix entre diverses informations contradictoires.

En dehors des informations concrètes sur la situation, c’est aussi la situation émotionnelle des personnages qui peut nous intéresser. Là encore un petit monologue (peut-être même en solo ou simplement en aparté…) peut faire beaucoup. Plus on en saura sur ce que ressent un personnage et pourquoi il le ressent, plus il sera facile de jouer avec et de le développer.

« Je me lance »

Lors du stage de Slow Impro auquel j’ai assisté, Mathieu Loos nous a parlé d’un point clé de leur technique, pour lequel ils n’ont trouvé de meilleur nom que le « je me lance ». Le principe est qu’une scène peut avoir tendance à s’essouffler, et lorsque les improvisateurs sentent qu’ils commencent à patauger ou à tourner en rond, l’un fait un « je me lance », qui va souvent prendre la forme d’une petite tirade pour relancer le tout. C’est peut-être un personnage qui craque, par exemple.

Cette tirade peut alors faire basculer la scène dans autre chose, ou la réalimenter avec de nouveaux éléments. Parce qu’une tirage sert aussi à ça : apporter de nouveaux éléments. Si un personnage commence à parler en détail de ce qu’il ressent on va forcément apprendre un tas de choses qui pourront servir pour la suite de l’improvisation.

Et ce n’est pas foncièrement compliqué, il faut surtout oser se lancer. Parler plus de dix secondes à la suite peut paraître intimidant pour des improvisateurs débutants (et parfois pour des plus confirmés aussi). Pourtant je n’ai jamais vu personne bloquer lorsqu’on le forçait à le faire en atelier. Il suffit de faire un choix, puis de le justifier, puis éventuellement un autre choix et le justifier et ainsi de suite. Il n’y a rien de plus naturel. C’est beaucoup plus simple seul qu’à plusieurs, il faut juste en assumer la responsabilité.

Le danger de la littérarisation (non, ce mot n’existe pas)

En fait je trouve que le principal danger est d’essayer de trop bien parler, d’essayer d’avoir un style trop littéraire. C’est notamment le cas dans les impros « à la manière de », mais pas seulement. Si vous y arrivez, alors tant mieux et bravo, mais parler aussi bien qu’un texte écrit est extrêmement difficile. Autant sur de petites répliques il est assez simple de faire illusion, autant sur une réplique longue c’est vraiment casse-gueule. Le cerveau est déjà bien occupé à trouver quoi dire, s’il doit en plus gérer comment le dire il risque juste de se bloquer.

Avec de l’entraînement tout est possible, mais sinon autant rester le plus simple possible. Prendre son temps et faire des phrases courtes. D’ailleurs dans les textes de théâtre contemporain c’est souvent le cas, même dans les gros pavés de texte.

Comment l’encourager ?

Faire une tirade implique de prendre son temps, de ne pas se précipiter. L’un des meilleurs moyens d’encourager quelqu’un à parler c’est encore de soi-même ne pas parler. Et si votre partenaire parle, ne l’interrompez pas !

Un autre moyen est de demander des explications. Si votre partenaire de jeu dit quelque chose que vous parait soit intéressant à développer, soit pas clair, alors demandez une explication.

Et comment l’encourager chez soi-même ? Ne serait-ce que s’entraîner en atelier devrait suffire… Un exercice simple serait de faire des impros où chaque improvisateur doit a minima faire un monologue. Il est possible aussi de jouer des scènes où seul l’un des improvisateurs peut parler, ce qui peut débloquer certaines personnes…

 

Donc voilà, en conclusion : les tirades, c’est bien.

En tout cas c’est quelque chose que je vais essayer de pratiquer plus.

 

2 réflexions sur “La vertu des tirades

  1. Salut Hugh !
    super article !
    Lors de cours avec Etcompagnie y a 3 ans, on avait fait une séance là dessus
    (il ne me semble pas que c’était avec Matthieu, mais peu importe …)
    On appelait ça « des échappées », c’ets pas mal aussi comme image je trouve !
    On l’avait bossé en training en désignant à l’avance (pour l’exercice) qui allait faire une échappée sur la scène à venir.
    Le craquage ou le vidage-de-sac étant l’exemple classique effectivement, mais je pense aussi par exemple à une tirade technique d’un personnage préoccupé par une situation et qui « bloque » sur son sujet de préoccupation (et qui clarifie donc énormément la situation) …
    Après c’est une liberté que l’on apprend bien à détecter chez les autres quand on joue (Ah tiens là il est parti !) et à soutenir dans l’attitude ou avec quelques mots… Surtout que c’est généralement très scénique une échappée !

    Mais les bonnes habitudes se perdent vite (il faut que je m’y remette à ça !) et surtout avec des joueurs inconnus, dans un spectacle speed, c’est souvent impossible à placer je trouve car on se fait couper très vite …
    Alors oui …
    Vive les tirades, vive les échappées !!

    Pour la question du registre de langage, quelque part tu as raison, car c’est particulièrement important sur une « longue tirade », mais après c’est un peu toujours le cas en impro, je trouve : y a rien de pire qu’un joueur qui enchaine faute sur faute car il veut se donner un genre classe, ancien, littéraire, théâtral ou je ne sais quoi … Et qui, du coup et c’est le vrai problème, n’assume pas vraiment ce qu’il fait. On se retrouve avec une demi-scène mollassonne et en général bourrés de clichés et de caricatures … Arg !

    ça me pose un problème avec les catégories « à la manière de » de façon générale : en tant que spectateur je trouve souvent ça consternant principalement pour ces problèmes de langage (non ! ne tente pas les alexandrins ! pitié !! ou alors assume svp …) et du coup en tant que joueur, j’ai rarement envie de les jouer ! (mais je suis très peu amené à en jouer et ce par choix …)
    Les seules fois où j’ai vu des bonnes « à la manière de » c’était des gens qui l’avaient bossé un minimum avant (registre de langage un peu maitrisé, situations ou personnages types etc) … Mais du coup ça m’intéresse assez peu en impro … Question de goûts et de choix !

    A bientôt !
    Julien (de TILT)

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    • Salut Julien, merci pour ton commentaire !

      « Avec des joueurs inconnus, dans un spectacle speed, c’est souvent impossible »
      Oui… et c’est une des raisons pour lesquels je n’aime plus spécialement les spectacles speed et je vois de moins en moins d’intérêt à jouer avec des inconnus…

      A bientôt 🙂

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