Impro à Chicago vol. 7 : mon bilan ?

Je suis revenu en France depuis trois semaines et bien que j’ai passé un mois extraordinaire à Chicago, la question est maintenant : qu’en ai-je retiré ? Dans les six articles précédents j’ai abordé différents sujets, mais cette fois-ci je vais plutôt parler de moi. Et comme je n’arrive pas à organiser mes pensées je sens que cet article va être un beau bordel. C’est parti.

Tous les improvisateurs ont des spécialités, des forces ou des faiblesses plus ou moins marquées, mais auxquelles on s’habitue et on n’y fait plus forcément attention. Faire cinq semaines intensives avec des inconnus de différents horizons a un énorme avantage : tout le monde vous découvre, et tout le monde (y compris les intervenants) a le temps d’apprendre à vous connaître sur scène. Donc à travers les retours de toutes ces personnes j’ai pu réévaluer mes propres atouts et lacunes.

Bill Arnett nous a d’ailleurs fait faire un exercice de feedback que je trouve tout simplement excellent et que je mettrai sans doute en pratique dans mes ateliers. Une personne va sur scène, et les autres personnes lui font un feedback en lui disant au maximum trois choses qu’ils aiment chez la personne, et trois choses qu’ils ont vu mais qu’ils aimeraient voir plus. C’est une façon très intelligente je trouve d’avoir un feedback positif tout en donnant des axes de travail. Et ensuite à partir des choses qu’on aimerait voir plus Bill demandait à la personne de jouer trois scènes (avec trois comparses différents) avec des consignes particulières. Donc mise en pratique directe après le feedback. Pour ma part le feedback principal était que j’étais particulièrement expressif, avec une implication corporelle forte et que je laissais beaucoup de place à mes partenaires de jeu, mais qu’ils aimeraient me voir jouer des personnages plus extrêmes, « just go fucking crazy » comme on dit. Pour mes trois scènes Bill m’a demandé de systématiquement parler deux fois plus que mon partenaire de jeu, pour prendre plus de contrôle sur la scène. J’ai une tendance à la passivité, surtout en début de scène. J’ai un peu pris le réflexe de me dire que la plupart du temps mon partenaire de jeu aura bien assez d’idées et je me contente de suivre, là je me forçais un peu à poser mes gonades sur le comptoir, et c’était pas désagréable.

Le point du feedback qui m’a le plus surpris était le fait qu’apparemment je faisais une bonne utilisation de mon corps pour créer des personnages bien incarnés. Pourtant jusque là c’était plutôt un axe d’amélioration pour moi, je me trouvais justement un peu passif corporellement parlant. Mais je pense que c’est aussi parce que passer par le corps pour jouer des personnages est plus présent dans notre culture francophone que là-bas. J’en veux pour preuve que pour moi les deux personnes que j’ai vu le plus utiliser leur corps en impro pendant ce stage étaient le seul Français (Cédric Martinez) et le seul Québécois (Louis-Olivier Pelletier). On a d’ailleurs eu l’occasion de jouer tous les trois pour une impro de dix minutes lors d’une soirée spéciale « improviser dans votre langue », et je pense que c’était de loin l’impro où ça bougeait le plus.

Je me rend compte aussi que j’éprouvais un peu de frustration sur scène, je me sentais en quelque sorte bridé. Alors bien sûr il y avait une petite barrière culturelle et linguistique (assez faible pour moi puisque j’ai la chance d’être bilingue). Mais mon problème principal était sans doute que depuis quelques années j’ai l’impression que ma spécialité et ma principale force en impro est la construction d’histoires, alors que c’est quasiment proscrit dans l’impro longform. Si on a une scène entre deux personnages je vais ensuite naturellement en imaginer la suite, essayer de développer l’enjeu de cette scène, suivre l’histoire tout simplement. Eh bien non, dans l’impro longform on va plutôt explorer un personnage dans une autre situation, ou d’autres personnages dans une situation similaire etc. J’ai d’ailleurs l’impression que c’est là que se trouve la différence la plus fondamentale en l’impro vue par Keith Johnstone (papa du short form) et Del Close (papa du longform). Alors oui, dans les formats typiques de Johnstone on retrouve surtout des jeux (ou catégories, si on veut), alors qu’on n’en aura pas en longform. Mais je pense que ce n’est pas pour rien que le livre référence de Johnstone, publié en 99 (le longform s’était alors déjà popularisé), s’appelle « Impro for storytellers », alors que son premier livre s’appelait juste « Impro ». Pourtant le livre ne parle pas spécifiquement de construction d’histoire, de structure narrative, mais il s’oppose à la philosophie du longform, notamment avec la notion de plateforme puis « tilt ».

Ce qui m’amène à une petite parenthèse intéressante. Sur tous les spectacles et les différents formats que j’ai vu à l’iO Theater, un seul est basé sur une vraie structure narrative (avec ne serait-ce qu’un début et une fin d’histoire…). Il s’avère que c’est aussi le spectacle d’impro le plus populaire à l’iO (trois spectacles par semaines, à guichet fermé) et le spectacle que j’ai préféré : The Improvised Shakespeare Company. Ils improvisent une pièce de théâtre d’une heure et demi, il y a donc une histoire. Cette histoire globale est certes moins importante que chaque scène prise individuellement, mais ça reste le fil conducteur. Le spectacle le plus populaire à l’iO est donc celui qui s’éloigne le plus des bases du longform. C’est un peu paradoxal non ?

Et c’est aussi le format où je me serais sans doute senti le plus à l’aise sur scène (si on met de côté la maîtrise de la langue de Shakespeare pour laquelle il me faudrait de l’entraînement).

J’ai aussi vu un autre spectacle qui suit également une vraie histoire, mais cette fois-ci sous forme de comédie musicale : Baby Wants Candy. Là encore c’est un spectacle très populaire et très connu qui tourne un peu partout aux US et dans le monde (je crois qu’ils passent à Paris prochainement…). Il se trouve que le soir où je les ai vu j’ai été vraiment déçu (dans le genre je trouve qu’on fait mieux dans la Compagnie Arnold Schmürz…) mais apparemment c’était exceptionnellement en deçà de la qualité habituelle. Ça arrive.

Enfin bref, après avoir fermé cette longue parenthèse je vais conclure avec la citation de prof qui me reste le plus en tête et que je vais essayer d’appliquer sur scène et dans mes ateliers :

Don’t be in conflict, be conflicted.

Je vous laisse traduire.

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4 réflexions sur “Impro à Chicago vol. 7 : mon bilan ?

  1. Est il possible de reprendre l’exercice de feed back décrit dans ton article pour le mettre sur mon site : http://www.showhat.fr
    Pour bien comprendre le principe quels ont été les autres contraintes à la suite des deux autres improvisations ?

    J'aime

    • Bien sûr ! Ce n’est pas mon exercice, et même si c’était le cas autant le partager 😉

      Ca reste assez ouvert comme exercice mais en gros ça se déroulait comme ceci :

      – une personne va sur scène
      – les autres donnent au max 3 choses qu’ils aiment dans le jeu de la personne,
      – l’animateur reprend ce qui a été dit et rajoute son grain de sel
      – puis pareil max 3 choses qu’ils aimeraient voir plus (3 choses au total, par par personne !)
      – l’animateur reprend/résume ce qui a été dit et ce qu’il pense et demande à trois personnes de monter sur scène, pour jouer 3 scènes à 2 (petites scènes, genre une minute ou deux max)
      – l’animateur donne alors une consigne spécifique au joueur principal, qui dépend du feedback qu’il a eu, en général ça va correspondre au point qu’il juge le plus important. Et ensuite pour chaque nouvelle scène il peut ajuster la consigne. Par exemple moi il me demandait de parler au moins deux fois plus que mon partenaire de jeu, et dans les deux premières scènes j’ai joué un personnage plus antipathique alors il m’a demandé de jouer un personnage sympa pour la dernière.

      Voilà !

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