« Il vaut mieux faire que dire »

silence-gag-order-kidC’est un vieil adage que j’ai entendu à maintes reprises, que ce soit chez des joueurs ou des coachs. Ca paraitrait presqu’une évidence, comme « écouter » et « dire oui ». Sauf qu’à bien y réfléchir, je pense que dans la majorité des cas je préfère voir des gens « dire » plutôt que « faire ».

Par exemple prenons une scène de deux chirurgiens avant une opération. Dans cette scène il y a de fortes chances que la chose la moins intéressante qui puisse se passer c’est que les chirurgiens commencent l’opération. Le cœur de la scène doit être la relation entre ces deux personnes, ce qu’elles ressentent, leurs points de vue sur la situation. Parce que si le sujet de la scène est une opération à cœur ouvert, je n’en vois pas l’intérêt. L’opération serait au mieux un contexte dans lequel développer ces personnages et leur relation. Mais puisqu’il y a souvent cette pulsion (voire cette demande de la part d’un coach) de faire avancer l’histoire, beaucoup d’improvisateurs auraient tendance à vouloir faire cette opération. Si on a en parlé mais qu’on ne le fait pas, c’est une promesse non tenue, non ?

Je ne pense pas. A la limite si l’opération est si importante que ça je préfère encore faire une ellipse pour aller après cette opération afin d’en explorer les conséquences sur les personnages.

Pour rester sur l’exemple d’une opération chirurgicale, c’est une « action » qui est à la fois ultra-technique (et les chances sont minces que les improvisateurs aient des connaissances suffisantes sur le sujet), très longue et peu intéressante à regarder (ça reste a priori une ou deux personnes bougeant légèrement leurs mains). Et sur scène ce serait en plus entièrement mimé, on n’aurait même pas le plaisir de voir du sang et des tripes.

Par contre cela peut tout à fait être le contexte d’une scène. Ça pose un décor et une situation, dans laquelle peut se jouer n’importe quelle scène entre deux personnages. C’est la bonne vieille technique de faire quelque chose en parlant d’autre chose, pour rendre une scène plus vivante, créer des occasions de jeu supplémentaires et clarifier le contexte.

Donc ce n’est pas « faire plutôt que dire ». L’important reste ce qui est dit. Et ce n’est pas forcément dit avec des mots : les regards, les silences, les corps disent parfois plus de choses que la parole, et si on parle pour ne rien dire… alors on ne dit rien, par définition. Mais l’action dans la scène est presque toujours secondaire à mon avis.

Autre exemple classique du « faire plutôt que dire ». Vous voyez cette scène de deux personnes répétant une danse pour le spectacle de demain soir ? J’estime que cette scène représente environ 2% de toutes les scènes que j’ai vues (dont j’estime le nombre à plus de 10 000). Enfin bref, c’est typiquement le genre de scène où l’on pourrait se dire (et je l’ai entendu à maintes reprises) « mais on ne veut pas voir la répétition, passons directement au spectacle ! ». Sauf qu’un spectacle de danse c’est : ultra-technique, très long, et inintéressant (si improvisé par des non-danseurs sans musique). Même chose pour une pièce de théâtre ou un concert. Donc pourquoi s’infliger ça ? La scène de répétition peut se suffire à elle-même, tant que le sujet de la scène n’est pas la chorégraphie. Et si le spectacle est si important, allons voir ce qui se passe après pour explorer l’impact sur les personnages.

Je pense qu’une des raisons pour lesquelles on a cette tendance de vouloir faire des choses est que l’on essaie de raconter une histoire et que la majorité de nos références dans ce domaine sont le cinéma et la littérature. Au cinéma on peut montrer des choses magnifiques et spectaculaires, avec un montage rythmé. Et dans un roman on peut laisser beaucoup de place à l’imagination du lecteur. Dans les deux cas on pourrait avoir une scène d’opération à cœur ouvert et un spectacle de danse. Mais en impro on est beaucoup plus proche du théâtre, avec une dose de mime en plus. Et au théâtre, en général il y a assez peu d’actions. Les scènes ont tendances à être de simples dialogues entre deux personnages. Oui, dans Le Cid il y a un duel à l’épée, mais si on monte la pièce elle sera chorégraphiée avec précision pour la rendre intéressante. En impro c’est quand même difficilement envisageable.

Et s’il doit arriver quelque chose de spectaculaire au théâtre, souvent ce sera hors-champ. On pourra par exemple avoir un personnage qui rentre sur scène pour raconter l’accident qui vient d’arriver et comment quelqu’un lui a sauvé la vie (cf Le Voyage de Monsieur Perrichon, de Labiche). En impro je préférerais aussi voir ça plutôt que de voir l’accident en question. Parce qu’entre nous, on peut être sûr que ça ne ressemblerait à rien. Le mime a ses limites, et la plupart des improvisateurs ne sont de toute façon pas mimes. Par contre, quelqu’un qui raconte une histoire, ça c’est intéressant. On le fait trop peu, mais quand quelqu’un sur scène prend le temps de raconter une histoire, vous pouvez être sûrs que tout le monde sera captivé (pour peu que l’improvisateur soit un minimum impliqué dans son récit). Après tout il y a bien des spectacles de conteurs (parfois improvisés, d’ailleurs).

Ce défaut de vouloir raconter une scène « comme au cinéma » amène à vouloir à tout prix avancer dans une histoire, quitte à enchaîner de courtes scènes inintéressantes pour pouvoir arriver à une fin et pouvoir se dire « ouf ! on a terminé l’histoire, et c’était même presque cohérent ! ». J’en veux pour preuve les impros à la manière d’un film d’aventure ou d’heroic fantasy. Souvent on se contente de trouver rapidement une « quête » pour notre héros, qui pourra ensuite passer quelques obstacles, combattre le dragon et rentrer chez lui. Le tout en cinq minutes. A une époque j’aimais bien jouer ce genre d’impro, il y a quand même une satisfaction à boucler une histoire. Mais depuis quelques années je n’en vois plus l’intérêt. Pourquoi vouloir imiter quelque chose en impro si c’est pour en faire une mauvaise copie ? Les romans de fantasy ont des centaines de pages de construction d’univers, les films ont des effets spéciaux incroyables, des paysages magnifiques, des scènes d’action spectaculaires. En impro on n’aura rien de tout ça, alors pourquoi le faire ?

Et d’ailleurs dans le premier film Le Hobbit, pour moi la meilleure scène, de loin, est la longue confrontation (entièrement verbale) entre Gollum et Bilbon. Pourtant avant ça il y a eu deux heures de décors fabuleux et de combats épiques, mais c’est quand les personnages arrêtent de faire et commencent à dire que ça prend vraiment aux tripes.

Alors je ne dis pas non plus qu’il faut éviter les impros « à la manière de », qui impliquent a priori une structure narrative un peu complexe (et pas juste une scène), au contraire j’adore ça. Mais pas en cinq minutes, ni même en dix. En quinze minutes on peut commencer à développer à la fois une histoire et des personnages dans plusieurs situations intéressantes. En trente c’est encore mieux, et en une heure on peut vraiment se faire plaisir…

PS : Il y a bien sûr des exceptions, j’ai souvenir de quelques scènes entièrement basées sur une « action » que j’ai vues ou jouées et que j’ai beaucoup aimé. Mais je crois que ces scènes avaient comme point commun d’être bien courtes, de l’ordre de deux minutes… Mais bon il n’y aucune règle absolue en impro, sinon ça se saurait.

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