La technique de la soupape

220px-Soupape.svg Ça faisait longtemps que je n’avais pas écrit un article (ces fichus podcasts prennent du temps mine de rien), et encore plus longtemps que je n’avais pas écris d’article sur une technique de jeu, qui plus est accompagné de schémas. Voilà donc qui est fait.

Samedi dernier, j’anime un spectacle qui se passe très bien. Il s’agit globalement d’impros très contraintes, et plutôt punchy (que je ne mettrai pas au pluriel, même si je suppose que je devrais). Vers la fin du spectacle arrive une petite impro libre, une histoire de couple entre deux médecins qui se passe dans le couloir d’un hôpital. Une jolie scène, qui reste assez premier degré, et un petit malaise, une tension qui s’installe entre les personnages dont la relation bat de l’aile.

Soudain, passe en arrière-scène quelqu’un qui traîne un cadavre. Rires du public, pause, et la scène reprend. Quelques instants plus tard rebelote dans l’autre sens. La scène continue encore un petit peu puis se termine.

Après le spectacle les deux personnes ayant fait le passage en arrière scène sont venues me voir l’une après l’autre pour me demander si c’était bien de l’avoir fait, si ce n’était du cabotinage à proscrire à tout prix, supposant même que si ce n’avait pas été moi ils se seraient fait remonter les bretelles par l’animateur. Visiblement ça les travaillait, mais sur le moment ils avaient senti que c’était la bonne chose à faire, et ça n’avait absolument pas nuit à la scène. Mais alors ce n’était pas juste du cabotinage ?

Non.

Enfin si, quand même (je parle un peu de ce qu’est pour moi le cabotinage dans cet article). Ils sont entrés en scène uniquement dans le but de faire rire, donc on peut dire que c’est du cabotinage. Mais je ne vois pas de problème à ça, quel serait le mal d’avoir comme objectif de faire rire ? C’est quand même l’objectif premier de la grande majorité des improvisateurs (après tout dépend des moyens utilisés pour ça, par exemple jouer des situations crédibles, avec des personnages attachants et en défendant un point de vue. Enfin bref, je m’égare.).

Toutefois cette intervention n’a pas eu que cet effet. Déjà ils ont fait vivre un peu le lieu, on pourrait supposer qu’il s’agit d’un hôpital qui n’a tellement plus de moyens qu’ils n’ont pas de quoi acheter des brancards et doivent traîner les cadavres sur le sol. Ça n’a pas été utilisé par les deux autres comédiens, l’objet de leur scène (en gros leur séparation ou non) était assez fort pour qu’ils n’en ait pas besoin.

Mais surtout cette intervention à mis en pratique ce que j’appelle la « technique de la soupape » (d’où le titre de cet article). Il s’agit, dans une situation où on a une tension qui monte (tension souvent liée à une question du genre « vont-ils s’embrasser ? », « va-t-il craquer ? »,  « réussira-t-elle à lui dire ? », « vont-ils mourir ? »…), de la faire redescendre un coup en faisant au passage rire le public. Mais pourquoi faire redescendre la pression ?

J’illustrerai mon propos avec le schéma suivant fait sous Paint :soupape1

Comme ce schéma le démontre parfaitement (s’il y a un schéma, c’est que c’est vrai), on va souvent atteindre un palier de tension, où la situation peut commencer à devenir inconfortable à la fois pour les comédiens et pour le public. On va alors soit rester dans cette zone d’inconfort ou plutôt trouver un moyen de provoquer une rupture dans cette tension, par exemple avec un personnage qui va céder. Cela marquera sans doute la fin de la scène.

L’utilisation judicieuse de la soupape peut permettre de faire monter encore plus la tension, tout en évitant autant que faire se peut la zone d’inconfort. Voyez le schéma ci-dessous :

soupape2

L’arrivée de la soupape (souvent l’intervention brève d’un personnage tiers) va faire baisser la tension d’un cran, ce qui va détendre un coup le public via le rire, et permettre aussi aux comédiens de respirer un peu, voire de prendre un peu de recul sur la situation, et s’y replonger ensuite de plus belle. Et la soupape peut être utilisée plusieurs fois. Si l’on croit la « règle des 3 », l’idéal serait d’utiliser la soupape trois fois.

Après il faut bien sûr éviter d’en abuser. La question est toujours « est-ce que ça aide ou nuit à la scène ? ». Si les « soupapes » deviennent l’attrait principal de la scène au détriment de la situation initiale c’est sans doute trop.

Je parle ici de tension qui monte, mais la soupape peut aussi servir à se sortir par exemple d’une scène qui sombre dans le pathos. Remplacez « tension » par « pathos » dans les schéma et ça fonctionne pareil.

Pour conclure, je vais illustrer mon propos non pas avec un autre schéma mais avec un autre exemple. Nous sommes à Chicago, à l’Annoyance. Susan Messing et Tara DeFrancisco sont à la fin de leur spectacle, en train de jouer une scène où le personnage de Susan fait un discours devant ses camarades d’école, accompagnée du personnage de Tara. Progressivement Susan commence à s’enflammer dans son discours sur les méfaits du harcèlement scolaire qu’elle subit. On a une montée de la tension mais aussi du pathos. Toutefois la scène ne sombre jamais parce que Tara (dont le personnage s’inquiète de plus en plus) est à côté et dit ponctuellement un mot ou deux pour calmer les ardeurs de Susan, faisant ainsi rire le public. Vers la fin elle ne dit même plus rien, elle va pour commencer à parler mais n’arrive pas à en placer une. On a donc une scène très premier degré et poignante de la part de Susan et elle est aidée par le support de Tara qui ne fait presque rien, mais gère ainsi la tension et le rythme de la scène.

Ce n’est pas pour rien qu’au théâtre ou au cinéma les personnages de « comic relief » (litéralement « soulagement comique ») sont aussi courants. Ils peuvent être plus ou moins réussis (ce qui veut dire en général plus ou moins lourds) mais ils ont leur utilité. Charge ensuite aux improvisateurs d’être plus C3PO que Jar Jar Binks…

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Une réflexion sur “La technique de la soupape

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