Langue vivante, rhétorique et sophismes

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Dans « Impro etc. », il y a « etc. ». Et dans tous les articles de ce blog il y a beaucoup d’impro mais pas grand chose d’autre. Il se trouve qu’un sujet me taraude depuis quelque temps, et la récente décision de mettre en application dans les manuels scolaires la réforme orthographique de 1990 l’a ramenée en force sur le devant de la scène : parlons donc un peu de rhétorique, de logique et d’argumentation.

Je n’ai pas spécialement envie de parler de la réforme de l’orthographe, mon avis sur la question étant que son impact sur la vie des gens sera absolument négligeable à part une légère simplification, donc tant mieux, mais elle ne mérite pas un centième du battage médiatique qui lui est fait. Mais c’est un assez bon exemple pour parler des erreurs de rhétorique, et en particulier les arguments fallacieux (ou sophismes).

En particulier voici deux arguments fallacieux parmi les plus récurrents, ou en tout cas que je remarque le plus.

 

L’appel à la tradition (Argument ad antiquitatem)

Cet argument pourrait se résumer comme ceci : « On a toujours fait comme ça, donc c’est mieux ». C’est finalement une simple résistance au changement, aussi faible soit l’impact de ce changement. Le cas d’une réforme de l’orthographe est particulièrement édifiant. Le changement de l’orthographe d’un mot est sans doute un des changements les plus minimes que l’on puisse imaginer. C’est peut-être l’insistance du système éducatif français sur l’orthographe et la grammaire (ah les dictées !) qui nous donne l’impression que cela a une quelconque importance, mais si le seul argument pour ne pas changer « nénuphar » en « nénufar » (les deux orthographes étant toujours valides) est que cela change ce qu’on avait appris, alors ça ne tient pas, c’est juste un argument ad antiquatem.

C’est un peu la base de tout point de vue traditionaliste, conservateur, voire réactionnaire.

Si par exemple votre argument principal contre le mariage homosexuel est que des parents c’est un papa et une maman (donc sous-entendu « parce que ça a toujours été comme ça »), vous pouvez vous poser la question de la pertinence de votre point de vue.

En plus l’argument d’appel à la tradition est un argument directement lié à une temporalité. Dans « on a toujours fait comme ça », il y a « toujours ». Et ce « toujours » sera très souvent faux. Par exemple « nénuphar » s’écrivait « nénufar » jusqu’en 1935. Ou encore « je pensais » s’écrivait « je pensois » jusqu’en 1835 (donc si à l’époque l’argument d’appel à la tradition avait été retenu, on l’écrirait encore comme ça). Imaginez le tollé général quand en 1990 l’Académie Française rendit officielle l’orthographe « clé » en plus de « clef » !

En fait pour moi le seul cas où cet argument serait recevable serait quand le changement en question est fait sans raison ni conséquence positive (notamment parce qu’un changement entraîne un effort à faire, donc autant éviter les efforts inutiles, il y a sans doute des choses plus importantes). Pour la réforme de l’orthographe il s’agit d’un effort de simplification (j’y reviens juste après) et/ou de cohérence. Dans le cas de « nénufar », il s’agit de l’orthographe la plus logique puisque le « ph » est sinon réservé aux mots d’origine grecque, à la place de ϕ (« phi »). Cela devrait donc en particulier réjouir les puristes de l’orthographe et de l’étymologie. Dans le cas du mariage homosexuel cela rend par exemple officiel des dizaines de milliers de cas déjà existants de couples homosexuels avec enfants (suite à des mariages, adoptions en célibataire…), les protégeant avec le cadre légal en cas de décès, divorce ou autre. Et puis si ça peut faire plaisir à des gens, tant mieux.

Et pour finir, quelques mots sur la simplification. Si on s’oppose à un effort de simplification, on peut toujours sortir le bon vieux « nivellement par le bas ». Derrière cet argument se cache souvent quelque chose du genre « nous on en bavé, alors eux aussi ils devraient ! » (donc une variante de l’argument ad antiquatem). Ce n’est pas toujours le cas, et parfois un nivellement par le bas peut avoir des conséquences néfastes. Mais la plupart du temps, la simplification devrait un des objectifs principaux de toute modification apportée à un système. Pouvoir faire la même chose, mais plus facilement ! Si on peut faire moins de choses, alors là il peut y avoir débat. Mais par exemple dans le cas de la réforme de l’orthographe, on a effectivement une simplification (merci le pluriel des mots composés !), mais j’ai beau réfléchir je ne vois pas en quoi cela limite les possibilités d’utilisation de la langue française. Donc le « nivellement par le bas » n’est clairement pas un argument.

 

La pente glissante (ou savonneuse)

Ah ! La « slippery slope » ! Encore un argument qui revient souvent. Je l’entends en particulier beaucoup à la télévision américaine, notamment dans le cadre de débats autour de l’avortement ou du mariage homosexuel (débats virulents qui durent depuis des dizaines d’années et ont repris du poil de la bête dans les années 2000). Mais en France nous ne sommes pas non plus en reste. Le principe de la pente glissante est de s’opposer à un changement à cause de futurs changements indésirables que cela pourrait entrainer (avec la nouvelle orthographe). Une sorte d’effet boule de neige, ou de « pied dans la porte ».

Concernant l’avortement : « si on autorise de tuer des foetus, demain on autorisera de tuer des enfants ! ». Concernant le mariage homosexuel : « si on autorise un homme à épouser un autre homme, demain on autorisera un homme à épouser un chien ! ». Ou pour revenir à nos moutons : « si on autorise d’écrire nénufar avec un f, demain on autorisera d’écrire en langage sms ! ».

Le problème est que cet argument n’a aucune validité, puisqu’on peut l’appliquer à tout et n’importe quoi, et l’utiliser pour justifier tout et son contraire. Le plus simple est de prendre un cas avec des chiffres. Prenons donc l’âge légal requis pour acheter ou consommer de l’alcool. En France c’est 18 ans. Je ne sais pas quand cette loi est passée ni la situation avant qu’elle ne passe, mais dans tous les cas on pourrait avoir le débat entre « Si on l’autorise à 18 ans, demain on l’autorisera pour les mineurs, les moins de 16 ans et bientôt on servira de la bière à la cantine de l’école ! » et « Si on l’autorise à 18 ans, demain on passera à 20 ans, puis 30 ans, et finalement on l’interdira complètement ! ». On peut avoir une pente glissante dans les deux sens.

Cela ne veut toutefois pas dire que le phénomène de pente glissante (ou plutôt de pied dans la porte) n’existe pas, et peut-être que d’autres arguments dans un débat pourraient justifier de ce risque, mais en tout cas en tant qu’argument il n’a aucune valeur.

 

En conclusion : mésinformation, désinformation etc.

 

J’ai détaillé deux types d’arguments fallacieux, mais il y en a toute une ribambelle. Par exemple « L’homme de paille » est devenu très populaire par exemple, mais on pourrait citer l’argument de la foi (pas forcément religieux), les faux dilemmes, les généralisations, ou encore les problèmes de logiques tels la confusion entre correlation et causalité (un grand classique !). A tout ça s’ajoute la tentation de créer du débat afin de créer du « buzz ». Ce n’est pas nouveau, mais avec Internet et les réseaux sociaux ça ne fait que s’amplifier. Un mélange de désinformation volontaire pour créer du buzz et de mésinformation (même de bonne foi), cumulé avec une absence de reconnaissance des arguments fallacieux et d’esprit critique (comme vérifier les sources) qui permet par exemple de créer une polémique autour d’une réforme de l’orthographe vieille de 25 ans qui au final ne change pas grand chose, mais génère des dizaines voire des centaines d’articles, je ne sais combien d’heures de radio ou de télévision et autant de temps perdu.

Parce que « Adieu accent circonflexe ! » ça sonne mieux que « Plus besoin de mettre un accent circonflexe sur les i et les u lorsque cet accent se sert à rien ! ». Parce que lire un document de 16 pages (le rapport sur la reforme), par ailleurs très clair, ça prend cinq minutes de plus que de partager sur Facebook un article qu’on a lu en diagonale mais dont le titre nous parait choquant, et cinq minutes c’est beaucoup trop.

Enfin bref, je rêverais d’une réforme en profondeur de la langue française, simplifiant aussi la grammaire, la conjugaison… Et libérant ainsi du temps pour étudier autre chose, comme par exemple apprendre à débattre avec des arguments valides et surtout reconnaître quand un argumentaire ne tient pas. À choisir je préférerais largement que les nouvelles générations apprennent à reconnaitre un argument « homme de paille » plutôt que le fait que le participe passé de l’auxiliaire avoir s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct si celui-ci est placé avant le verbe. En terme d’impact sur la société je pense qu’il n’y a pas photo.

Ou alors on pourrait juste tous faire de l’impro, et tout le monde serait heureux. Non ?

 

2 réflexions sur “Langue vivante, rhétorique et sophismes

    • J’aime bien son idée de mettre en place des cours d’Education aux Médias et à l’Information. Après faut voir ce que ça donne concrètement (par exemple je n’ai aucun souvenir de ce qu’on apprenait en cours d’Education Civique…), mais ça me semble assez indispensable.

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