Comédien, auteur ou metteur en scène ?

Un improvisateur est nécessairement à la fois comédien, auteur et metteur en scène. Mais y-a-t-il une hiérarchie entre les trois rôles ? Qu’est-ce qui importe le plus ? Dans l’absolu je ne sais pas, et dans mon cas je ne sais pas encore, mais avec un peu de chance j’en saurai plus d’ici la fin de l’article.
(attention spoiler : bof)

Les rôles sont simples : l’auteur décide ce que le comédien va faire, et le comédien agit (d’où le terme « acteur », c’est fou). Mettons le metteur en scène de côté pour l’instant, considérons qu’auteur et metteur en scène sont indissociables. Après tout les choix du metteur en scène sont faits en fonction de ce que celui-ci souhaite exprimer en complément de ce que l’auteur exprime déjà, donc si les deux sont la même personne ça se tient.

Lorsqu’on improvise, la frontière est assez floue entre ce qui relève de l’auteur et ce qui relève de l’acteur. D’une certaine façon on peut dire que l’auteur est dans la tête et l’acteur est dans le corps.

J’ai abordé le sujet auparavant, en particulier dans l’entretien avec Yann Berriet (vers les 30′). Je vais donc le paraphraser grossièrement ici pour donner son point de vue :

Au théâtre, classiquement tout part de l’auteur, ce qu’on retrouve aussi un peu dans le match d’impro (thème à respecter, on peut décider quoi faire avant d’entrer en scène…). Mais ce qui est sans doute plus intéressant en impro est de partir d’abord du ressenti du comédien. L’auteur n’arrive qu’à la fin pour choisir les mots.

C’est une approche assez répandu, on entendra souvent des gens dire qu’il faut écouter ses impulsions, ne pas réfléchir, être plus dans son corps, éviter d’être trop dans sa tête etc. Bon, soit.

Lors d’un stage animé par Caspar Schjelbred et Keith Farquhar j’ai assisté à un petit débat intéressant entre les deux sur ce sujet (et je ne sais pas s’ils sont tombés d’accord au final). Caspar (qui est plutôt improvisateur) soutenait que l’on devait être à l’écoute de ses impulsions et ensuite choisir de les suivre ou non, alors que Keith (plutôt non improvisateur) soutenait que l’acteur doit suivre toutes ses impulsions.

Pour moi c’est effectivement à l’auteur en nous de choisir quelles impulsions suivre et comment le faire. Et c’est aujourd’hui l’aspect qui m’intéresse le plus dans l’improvisation. Mais à la base il y a un gros travail de comédien, pour justement être à l’écoute de toutes ces impulsions. Il faut idéalement avoir conscience de tout de tout ce qui se produit dans l’instant (et tout ce qui s’est produit avant…). Cette fameuse « écoute » dont on rabâche les oreilles à tout bout de champ.

Il y a pour moi trois étapes à tout instant :

  1. La perception de ce qui est en train de se produire et des impulsions que l’on ressent

  2. Le choix de la réaction

  3. L’exécution de cette réaction

L’écriture de la scène se fait pour moi à l’étape deux. A partir de toutes les informations disponibles et en fonction de ses envies, l’auteur choisit ce que l’acteur va faire.

Le fait que les étapes 1 et 3 se déroulent correctement doit devenir un acquis, c’est le travail du comédien. C’est d’ailleurs en général une des différences principales entre un spectacle de débutants et de professionnels : dans ce dernier cas il y aura normalement très peu de problèmes d’écoute et l’interpretation sera crédible. Et c’est la même chose au théâtre ou au cinéma : je trouve qu’on voit rarement de mauvais acteurs dans des productions professionnelles, surtout si l’on compare à des amateurs.

Disons que le travail d’acteur est suffisamment maîtrisé (bien que l’on puisse progresser ad vitam dans ce domaine, et en particulier dans l’étape 3), ce qui pour moi sera le cas dans la majorité des spectacles « pro » (avec des grosses guillemets, mais bon vous voyez ce que je veux dire). Alors ce qui fait importera c’est l’étape 2, donc les choix d’auteur et de mise en scène. Choisir ce qu’on a envie de raconter et comment le faire. Si les improvisateurs n’ont rien de particulier à me raconter le spectacle ne va simplement pas m’intéresser. Il sera peut-être techniquement sans reproche, mais c’est un peu le minimum auquel je m’attends pour un spectacle à 16€ l’entrée.

Personnellement je me considère personnellement plutôt au point sur la première étape, et passable sur l’étape 3 (grosse marge de progression mais ça fait l’affaire). Donc ce qui m’intéresse c’est d’accentuer le travail sur l’étape 2, le travail d’écriture et de mise en scène. J’en parle un petit peu peu dans mon entretien inversé avec Matthieu Loos, je pense que cela passe par une grosse phase d’introspection pour trouver ce qu’on a envie de raconter. Chose que ma participation au LACSE  m’a permis d’accélérer. Forcément, jouer des spectacles improvisés autour d’une thématique sociétale et créer du débat avec les spectateurs, ça amène à se poser des questions. D’autant plus que nous partons toujours de nos nécessités personnelles.

Voilà pour les choix d’écriture, le choix de ce qu’on a envie de raconter. Mais qu’en est-il des choix de mise en scène ?

Là je pense que cela passe par beaucoup de culture théâtrale, cinématographique, littéraire, artistique… C’est bien beau de savoir quoi dire, encore faut-il choisir comment le faire. Pour chaque choix d’auteur il y a pléthore de façons de l’exprimer, avec diverses techniques de jeu. Le choix de la parole ou non, de la narration, d’une ellipse, d’un changement de personnage, d’une chanson ou que sais-je encore. Je pense qu’une culture suffisante dans divers domaines artistiques permet de trouver plus rapidement des choix plus intéressants ou plus pertinents.

Les spectacles d’improvisation ont souvent une grammaire assez particulière, qui emprunte à la fois au théâtre et au cinéma, par exemple l’utilisation de transitions de scènes. Je suis également un fervent partisan de la narration en jeu, que ce soit via l’intervention d’un narrateur extérieur ou via des apartés. L’adresse public est redoutable d’efficacité mais n’est que trop peu utilisée à mon goût. Mais ce sujet aura peut-être un article à lui.

Et pour finir, je me pose la question de la pédagogie : comment enseigner ça ? Comme je le dis plus haut, je pense que le travail d’écoute et d’interprétation est fondamental, et pour ça on a toute une palette d’exercices. Pour la mise en scène j’essaie de proposer un maximum de techniques à utiliser (par exemple du « scene painting », du travail d’objet, de la narration, des ellipses etc.). Mais pour les choix d’auteur ? Eh bien je trouve ça plus compliqué, surtout avec des improvisateurs plus débutants. En tout cas j’ai l’impression que je n’ai jamais vraiment creusé cette question.

J’essaie un peu de sensibiliser sur le message qui peut être véhiculé par certaines impros (notamment la question du sexisme qui revient régulièrement). Mais finalement ne suffirait-il pas de poser la question avant, après ou pendant chaque impro, à chaque comédien : qu’est-ce que tu as envie de raconter dans cette situation ?

Peut-être.

2 réflexions sur “Comédien, auteur ou metteur en scène ?

  1. Peut-être que la seule façon d’enseigner aux élèves d’un atelier d’improvisation des méthodes pour améliorer leurs idées de mise en scène serait tout simplement de leur dire de lire du théâtre et d’aller voir des films et des pièces de théâtre (en vrai ou en vidéo) ?
    C’est une culture personnelle à créer et à moins de formater ses élèves à longueur d’atelier par des répétitions de schémas de mise en scène, je ne vois pas comment l’animateur d’atelier pourrait faire…

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    • Globalement on pourrait même faire par exemple une séance sur deux de « culture générale » : une séance Histoire (avec quelques éléments sur différentes époques), une séance cinéma (avec des extraits de scènes marquantes), une séance théâtre contemporain etc.

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