Comment finir une scène ?

Graham_Chapman_ColonelUn petit chat m’a demandé récemment comment faire pour conclure une scène, s’il y avait des techniques particulières pour ça. Il se trouve que justement je pensais écrire un article sur le sujet, puisque je me suis récemment rendu compte que très souvent c’est moi qui concluais les scènes dans lesquelles je jouais. Du coup a priori c’est quelque chose que je sais faire…

Commençons par les banalités : idéalement la fin d’une scène devrait arriver toute seule. Si la scène est claire (situation et enjeu), la fin devrait apparaître d’elle même. Et souvent si on ne trouve pas de fin à une scène c’est qu’on n’a pas trouvé l’enjeu de la scène, son cœur, son essence, bref, qu’on n’a pas trouvé la scène. D’ailleurs si on cherche une fin c’est qu’on a envie de terminer la scène, et si on a envie de terminer une scène ce n’est peut-être pas bon signe.

Mais déjà je peux citer un type de scène pour lequel ce n’est pas aussi simple : la scène de « game ». En gros le genre de scène qu’on aura souvent dans l’impro longform aux US : on trouve un « jeu de la scène » (« game of the scene ») qu’on explore en augmentant l’enjeu, et la scène se coupe quand on atteint le paroxysme, généralement sur un gros rire du public. Mais parfois ce paroxysme ne vient pas, et la scène retombe comme un flan inconclusible. Et alors parfois la seule solution est de faire intervenir Graham Chapman :

Conclure des sketchs n’était pas le point fort des Monty Python.

Pour l’instant tout ce que je raconte ne présente qu’un intérêt très limité, voici donc deux techniques pour aider à conclure une scène.

Technique n°1 : la sortie de scène

Je me suis rendu compte que je le faisais souvent : je trouve une raison pour que mon personnage sorte de scène, ce qui va la conclure. Si on est à la recherche d’une fin, le champ des possibles est extrêmement vaste, donc plutôt que de cherche une fin, on peut chercher une sortie de scène. Dans une scène donnée il n’y aura sans doute pas tant de raison pour qu’un personnage sorte, et en choisissant une raison de sortir on choisit aussi une fin pour la scène.

Ils s’agit donc simplement de remplacer la question « comment est-ce qu’on peut conclure cette scène ? » par « comment est-ce que mon personnage peut sortir de scène ? ».

Ça fonctionne assez bien, et c’est aussi un signal clair de fin de scène, pratique notamment si c’est le technicien lumière qui gère les fins de scènes avec un noir.

Et cette technique se cumule parfaitement avec la technique suivante :

Technique n°2 : la punchline contextualisante

Finir avec une bonne punchline, ça fait toujours plaisir. Mais comment trouver une bonne punchline ?

Eh bien une technique, qui d’après ce que j’ai entendu serait notamment enseignée à Second City, est que cette punchline apporte un élément de contextualisation jusque là non mentionné. Il s’agit donc en d’autres termes de préciser à la fin de la scène un élément de la plateforme : qui, quoi, où…

Cela permet d’apporter soudain un nouvel éclairage à la scène, un décalage qui sera en plus sans doute drôle.

Je vais prendre un exemple du dernier spectacle que j’ai joué (je n’ai pas trouvé de vidéo avec un bon exemple…). Dans une scène que je jouais avec mon binôme Olivier, celui-ci était a priori un grand patron qui emménageait dans un nouveau bureau, et j’étais le décorateur. La scène consistait en un jeu assez simple où l’on découvrait au fur et à mesure l’ampleur de la mégalomanie du personnage à travers la décoration de son bureau. Mais on ne savait pas exactement qui était ce personnage, quelle était cette entreprise, pourquoi il avait ce nouveau bureau etc. Des informations dont on n’avait pas forcément besoin, mais qu’on aurait pu donner. J’ai soudain compris qui était ce personnage et je concluais la scène en disant quelque chose du genre : « En tout cas vous avez vraiment redécoré la Maison Blanche à votre image, M. Trump ».  Noir.

C’est potentiellement très efficace, mais c’est aussi un peu dangereux. En effet pour pouvoir le faire cela implique qu’une part de flou soit présente dans la situation. La plupart des personnes que j’ai dans mes ateliers pourront témoigner : j’insiste lourdement sur la clarté de la situation, et je peux être très lourd pendant les scènes à demander qui sont ces personnages, où ils sont, pourquoi ils sont là etc. Mais ça ne veut pas dire que toutes ces informations sont nécessaires, j’insiste parce que pour moi on doit toujours avoir conscience de ce qui a été défini (heureusement) mais aussi de ce qui n’a pas été défini. Il y a énormément de sous-entendus dans une scène. La grande majorité du contexte ne sera jamais définie clairement. Par exemple quel est l’âge des personnages, à quelle époque sommes nous, dans quel pays, que portent les personnages… (plus de détails dans un prochain article)

N’importe quel élément non défini précisément peut servir de punchline, si c’est pertinent dans la scène. Et se poser la question de « qu’est-ce qui n’a pas été défini explicitement ? » est finalement assez simple, c’est je pense un réflexe à acquérir.

Et comme je disais plus haut, ça se cumule très bien avec une sortie de scène. Par exemple je pense à une scène que j’avais joué où une fille venait chez moi et j’espérais pouvoir coucher avec elle. Après le repas elle reste dormir mais finalement dors dans ma chambre et je vais dormir dans le salon. Alors, parce que rien n’excluait explicitement cette possibilité, je suis sorti de scène en disant : « Bon… eh bien bonne nuit maman ». Grosse réaction de dégoût du public.

Noir.

 

4 réflexions sur “Comment finir une scène ?

  1. Hello Hugh, j’espère que tu passes un bel été!
    Je me permets une remarque, en fan inconditionnel des Monty Pythons…
    Pour moi, leur manière de gérer la chute était révolutionnaire (c’est devenu leur marque de fabrique): en refusant de chercher à tout prix une punchline ou une chute adéquate à leur sketchs, ils osaient le non sequitur et la rupture surréaliste (on passe littéralement d’un sketch à l’autre, sans transition). À l’époque, ça rompait complètement avec l’humour anglais « classique » où il fallait un bon mot de la fin.
    L’équivalent en impro, c’est le fameux « Noir » que tu évoques, qui permet de dire au spectateur « on pourrait continuer, mais vous voyez très bien où ça nous mènerait ». Une sorte de « et cetera » théâtral qui vient faire exploser la tension de la scène.

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    • Hello Yvan !
      Ca avait effectivement un côté révolutionnaire, mais je pense personnellement que c’était quand même parce qu’ils ne trouvaient pas mieux, et aussi qu’ils n’en avaient tout simplement rien à foutre 🙂

      Tiens d’ailleurs je vois rarement du non sequitur en impro, en plus ca ferait un bon titre de spectacle…

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