Méta-impro et procédés théâtraux

Ceci est la suite de l’article précédent, puisque je me suis rendu compte après publication que j’avais omis certaines choses, et j’ai également eu quelques réactions intéressantes qui valent le coup d’être partagées et discutées. Bref, on y retourne.

Je vais commencer directement avec cette citation d’Yvan Richardet en réaction à l’article :

je pense que le public, à un certain degré, « oublie » la fictivité de l’oeuvre (sinon, on ne pleurerait jamais); c’est ce qui fait qu’on « entre » dans l’oeuvre, qu’on a été « happé » par la mimésis. Heureusement que notre cerveau arrive à s’auto-hypnotiser pour faire complètement corps avec l’oeuvre. Misérables sont les spectateurs qui restent toujours dans l’analyse intellectuelle.

Ca résume assez bien pas mal de retours que j’ai eu. Le point de vue que la méta-impro dans sa forme la plus basique, où le comédien s’exprime en lieu et place du personnage, sort le spectateur de l’immersion qu’il a dans l’oeuvre. Et le sous-entendu derrière est qu’il serait alors plus difficile de rentrer à nouveau dedans.

Je pense tout de suite à Funny Games, au moment où l’un des agresseurs prend une télécommande pour rembobiner le film et empêcher l’autre de se faire tuer. Ce moment qui arrive après une incroyable montée de tension et qui fait effectivement tout retomber. C’est donc le cas, on « sort » de l’oeuvre, de l’implication émotionnelle qu’on avait jusque là. Il s’agit là d’un choix artistique, on passe alors dans le méta-commentaire, la réflexion sur l’oeuvre.

Mais dans le cas de l’impro, le débat se situe plutôt autour du commentaire d’erreur par exemple, quand au lieu d’ignorer ou de chercher à justifier, on assume juste l’erreur en tant que comédien, et ensuite on revient dans le personnage et la situation. Et là en effet, on pourrait avoir pour les spectateurs cet effet de « sortir » de l’histoire, sauf que pour moi ils sont déjà sortis, parce qu’ils auront pour la plupart très bien vu qu’une erreur à été commise (et d’autant plus s’ils sont eux-même improvisateurs). Et même une justification géniale restera vue comme une justification. Mais ce n’est pas grave, ça ne les empêchera pas de revenir dans l’histoire, d’être à nouveau émotionnellement impliqué. Par contre une absence de prise en compte ou une justification bancale va peut-être créer une dissonance qui risque de distancier les spectateurs, qui n’auront peut-être plus envie d’y croire.

Après on peut prendre le parti de chercher à faire de l’impro sans faire d’erreurs, d’approximations, d’échecs, et alors plus besoin de justifier quoi que ce soit. Mais à la limite dans ce cas j’aurais presqu’envie de demander : pourquoi alors improviser ?

C’est intéressant qu’Yvan mentionne l’hypnose. Si on considère que lorsque l’on regarde une oeuvre on est dans un état modifié de conscience, alors on peut le voir comme une forme d’auto-hypnose. Mais même en état d’hypnose on peut avoir pleinement conscience que l’on est hypnotisé. On peut très bien voir sa main se lever, et être conscient qu’on ne peut pas la baisser. Donc on pourrait très bien par exemple admirer une performance d’acteur tout en étant affecté émotionnellement.

Mercredi dernier je suis allé voir le film Dunkerque. J’ai admiré la cinématographie, fait attention à la musique, je reconnaissais des acteurs qui j’aimais, j’admirais la maîtrise du rythme et du montage… Et j’ai aussi été tendu, stressé, j’ai ri (un peu), et j’ai pleuré.

Nous on est au théâtre, sur une scène souvent vide, habillés de façon très neutre, généralement sans accessoires, et on joue des personnages qui ne nous ressemblent pas forcément (en âge, en taille, etc.). Les spectateurs font déjà d’énormes efforts sans même en être particulièrement conscient, ce n’est pas un peu de méta-impro qui va les empêcher de profiter du spectacle. Je dirais même au contraire.

Dans mon article précédent, j’étendais un peu la définition de la méta à toute forme de procédé théâtral, tout ce qui insiste sur le fait qu’on est bien au théâtre, comme par exemple un aparté. Ou une narration.

En impro il y a un procédé encore plus puissant, et encore plus méta, qui est utilisé massivement de part le monde mais très peu en France : l’improvisation dirigée. C’est ce que faisait Keith Johnstone en atelier, et qu’il a amené en spectacle avec le rôle du directeur/metteur en scène, notamment dans les formats Maestro, Gorilla ou Life Game. En France on en voit peu, à part les quelques troupes qui jouent les formats susmentionnés selon les « règles de l’art ». Il y a aussi la troupe Smoking Sofa qui fait de l’impro dirigée sur une histoire longue.

Le procédé en lui-même est quand même très méta, on rajoute carrément un metteur en scène qui dirige les comédiens en direct. On le retrouve aussi dans une moindre mesure dans tous les spectacles avec un MC/arbitre qui intervient en cours d’impro.

Et ça ne pose pas de problème. J’ai vu des scènes très chargées en émotions dont le fait qu’elles soient dirigées ne nous « sortait » pas. Trente secondes de silence entre deux personnages qui se regarde, ça peut être très puissant. Et ça ne l’est pas moins lorsque ça vient d’un directeur qui a lancé « regardez-vous en silence pendant trente secondes ! ».

Je pense qu’on peut avoir confiance dans les spectateurs et leur cerveau, mystérieux et surpuissant. On peut aussi interpréter très sincèrement des personnages, tout en étant parfaitement sincère en tant que comédien si on sort du personnage.

Alors on peut plus ou moins l’aimer, mais à mon avis la méta fait partie intégrante du fait même d’improviser, et en ça elle doit être prise en compte et travaillée, et pas simplement mise sous le tapis ou dénigrée.

Bref, je crois que je me répète, donc je vais arrêter là cette diatribe.

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