L’impro et le langage cinématographique

Chaque forme artistique a un langage propre, qui se développe avec le temps et les expérimentations. Sans dire que l’improvisation théâtrale est un art à part entière (parce qu’honnêtement, je m’en fous), l’impro me semble avoir un langage, une grammaire propre. Et pour moi ce langage emprunte plus au cinéma qu’au théâtre.

Petit tour d’horizon.

Je vais me baser sur mes propres observations et expérimentations, donc forcément ce sera bien biaisé. Je me considère plutôt cinéphile et assez accroc aux analyses filmiques (par exemple sur YouTube vous trouverez CineFix, Every Frame A A Painting, Nerdwriter ou encore Bolchegeek ou le Fossoyeur de Films côté français). Au niveau théâtre je m’y connais quand même moins, disons que j’ai une culture théâtrale correcte.

Mais il y a des choses plutôt courantes au cinéma que je n’ai (presque) jamais vu au théâtre dans des pièces écrites et que je retrouve régulièrement en impro. Pourtant techniquement on est nettement plus proche du théâtre non improvisé, puisque l’impro est du théâtre. On est sur scène devant un public en train de jouer des situations. Dans le jeu de comédien on retrouvera les mêmes techniques en impro et en théâtre écrit, au niveau du corps, de la voix, de l’occupation du plateau, de l’ouverture au public etc. Par contre dans l’écriture on sera souvent radicalement différent et nettement plus proche du cinéma, et ce à plusieurs niveaux.

Tout d’abord dans les changements de scènes et transitions.

Dans la quasi-totalité des pièces que je connais les changements de scènes se font avec des personnages qui entrent ou sortent de la scène. Il y a le cas particulier du théâtre classique où tout se passera dans un même lieu et tout le monde ne fera qu’entrer et sortir. Il y a le cas où il y aurait des décors à mettre en place pour changer de lieu (ce qui arrive quand même très peu en impro). Peut-être qu’on ne verra pas les personnages vraiment sortir ou entrer, mais il y a aura un noir, ou alors une lumière et même une musique de changement de scène.

Au cinéma le montage incite à couper tous ces moments, et passer d’une scène à une autre de façon soit très soudaine, soit très fluide. Comme le cliché du personnage qui refuse quelque chose en bloc, et soudain on passe à la scène où on le voit faire ce qu’il refusait. Ou alors les enchaînements rapides de plein de petites scènes. Ou les ellipses au sein d’une même scène. Ou alors une action dans une scène qui devient la même action dans une autre scène.

Toutes ces techniques ne sont pas forcément communes en impro, mais je pense qu’elles le deviennent de plus en plus. Il y a des spectacles où elles sont plus présentes, par exemple Bio par Les Eux, ou encore Le Fauteuil par Smoking Sofa, ou bien 100% Hugh & Olivier (parce que bon, si j’en parle c’est que je m’en sers…). Et elles seront surtout présentes dans des formats longs, moins dans des spectacles à sketchs ou saynètes.

Voici donc quelques exemples au cinéma, utilisables et utilisés en impro (et utilisables au théâtre mais c’est plus rare…).

Le Match Cut

Une de mes transitions préférées en impro. Au cinéma il s’agit de faire une transition basée sur l’image qui est à l’écran, en passant à une image similaire. Un des plus célèbres est par exemple l’ellipse de centaines de milliers d’années que fait 2001 L’Odyssée de l’Espace en faisant un Match Cut entre le premier outil (un os) et une station spatiale.

Il y a des tas d’exemples, qui peuvent être visuels, sonores, colorimétriques ou même thématiques.

Sur scène on est plus limités mais un cas de Match Cut qui marche bien est avec la position des personnages. Par exemple lors d’une scène, deux personnages se prennent dans les bras et soudain vous changez de personnages, qui démarrent donc leur scène dans cette position. L’impulsion peut venir des gens qui jouent ou de l’extérieur, peu importe. Peut-être que les personnages ne changent pas mais on fait une ellipse. Et on peut même en enchaîner plusieurs pour la technique suivante.

Le Montage

(à prononcer avec l’accent américain)

Il s’agit ici d’enchaîner plusieurs scènes, sans doute thématiquement liées, et si ça dure un peu ce sera sans doute en musique. Pour la peine, le premier exemple que j’ai en tête nous vient de chez Pixar (et y’a même du Match Cut dedans, voire même du Match Cut à retardement avec des plans qui reviennent pour montrer une évolution).

En impro c’est bien pratique pour par exemple relancer au niveau rythme, ou pour insister sur le passage du temps ou la répétition. Dans un des derniers spectacles 100% Hugh & Olivier, je jouais le rôle d’un mec qui enchaîne les relations d’un soir, il y a eu une scène de premier dîner chez lui qui se passe mal, et c’est devenu un montage de plusieurs scènes rapides où à chaque fois je venais poser un plat différent sur la table et Olivier jouait un personnage différent.

La musique (et le silence)

Jouer des scènes en musique est assez rare au théâtre mais standard au cinéma. Cas ultra classique au cinéma, mais pas de souvenir dans une pièce écrite : avoir un (ou plusieurs) personnage(s) sur scène, soit ne faisant rien, soit en action, avec une musique en fond.  Parce que sans musique, bah parfois c’est bof (attendez 20s) :

Le Jump Cut

Le Jump Cut n’est pas si utilisé que ça au cinéma, même si on trouve quelques exemples, le plus connu étant peut-être l’utilisation par Godard dans A Bout de Souffle :

Aujourd’hui le Jump Cut est partout sur Youtube. Une vidéo en plan fixe avec quelqu’un qui parle ? Ça va Jump Cutter sec. Tous les Norman, Cyprien et consorts l’utilisent, parfois même trop.

L’objectif du Jump Cut est de couper le gras en faisant des micros-ellipses au sein d’une même scène. Sur scène on peut faire de même. Par exemple si je suis à table et que je commence à manger, si je dis « hum, excellente cette salade de lentilles : », puis à la bouchée suivante « hum, excellente cette quenelle ! » puis à la suivante « hum, excellente cette tarte aux pralines ! », je viens de faire deux ellipses successives pour arriver à la fin du repas dans cet excellent bouchon lyonnais.

Le Flash (souvenir, rêve, anticipation…)

Ce moment où le personnage principal soudain revoit quelque chose, ou pense à autre, et qu’on le voit. Encore une fois classique à l’écran, nettement moins au théâtre. Et hop, une sélection des fantasmes de JD dans Scrubs :

Family Guy est une série connue pour ses « Cutaways » :

Encore une fois c’est assez simple à mettre en place. Un personnage parle de quelque chose ou pense à quelque chose ? On peut me montrer avec une courte scène de quelques secondes puis revenir à la scène en cours.

Le Split-Screen

Ici il s’agit d’une technique à priori dépendante du média, puisqu’on divise l’écran en plusieurs partie. Mais en fait on peut très bien diviser la scène en plusieurs parties. Peut-être même que la scène n’est pas physiquement divisée mais que l’on voit plusieurs actions simultanées. Il y a plein d’exemples mais j’aime bien celui-ci :

On pourrait juste montrer l’assassin se préparer, mais montrer en même temps la future victime fait encore plus monter la pression. Sur scène ce ne serait pas plus compliqué de faire exactement la même chose. Quelqu’un se prépare à tuer, et on voit la victime en même temps. C’est encore plus simple si on a des actions non verbales pour éviter les problèmes de passage de focus, et donc encore plus simple sur fond musical. Par exemple on trouvera facilement des exemples de ça dans Impro LightboX de Franck Buzz, le découpage de l’espace avec des zones précises incitant à avoir des éléments disjoints sur scène (et le son aide aussi).

Mais encore…

Je n’ai pas fait le tour, mais voici quelques exemples qui peuvent assez facilement s’intégrer dans des histoires improvisées. Certaines de ces techniques sont peut-être utilisées dans des spectacles de théâtre écrit, peut-être même si la pièce n’était pas écrite pour, puisque la mise en scène peut y pallier, mais je n’ai pas trop d’exemples en tête. Peut-être dans Touh !,mais c’est un hommage aux films d’aventure donc les inspirations cinématographiques sont assez évidentes. Je pense aussi à Fassbinder, en particulier sa pièce Le Bouc, qui quand je l’ai lue m’a tout de suite fait penser à un spectacle d’impro, avec des transitions très fluides et rapides d’une scène à une autre. Mais bon comme par hasard Fassbinder est aussi réalisateur, et je viens de voir qu’il a effectivement adapté Le Bouc au cinéma en 69.

Mais l’impro permet aussi des choses que je vois peu au cinéma. Par exemple ça m’arrive de jouer plusieurs scènes en parallèle, voire même en simultané, ce qu’on peut aussi voir en impro chez Les Eux, mais dont je n’ai pas d’exemple au cinéma (ça va plus loin que le split-screen à mon avis). Bref, il y a encore des choses à explorer et des frontières à flouter, et c’est tant mieux !

 

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4 réflexions sur “L’impro et le langage cinématographique

  1. Bien que l’article soit très agréable et instructif, j’interviens parce que je suis en désaccord sur le point secondaire de l’article :
    -l’impro est plus proche du cinéma que du théâtre

    Je pense que ça dépend de ce dont on parle :). Du théâtre dit « classique » (et donc calqué sur les codes du XVI-XVIIe siècle) alors oui. C’est plus proche du cinéma. Mais c’est normal, les codes et outils le régissant (très durement) datent d’une époque vraiment lointaine.

    Par contre, pour ce qui est du théâtre actuelle ( sous toute ses formes), je ne pense pas qu’on puisse vraiment trancher que l’impro en soit plus éloigné que du cinéma.
    (Je manque de temps pour étayer, mais si dans la semaine je ne l’ai pas fait, on pourra m’y rappeler ! )

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    • A aucun moment je ne dis que « l’impro est plus proche du cinéma que du théâtre » 🙂
      Je dis que le langage de l’impro emprunte plus au cinéma qu’au théâtre. Et quand je parle de langage, je parle de la façon de structurer un spectacle, donc dans le cas d’une histoire, du storytelling.

      Je me cite :
      « techniquement on est nettement plus proche du théâtre non improvisé, puisque l’impro est du théâtre. On est sur scène devant un public en train de jouer des situations. Dans le jeu de comédien on retrouvera les mêmes techniques en impro et en théâtre écrit, au niveau du corps, de la voix, de l’occupation du plateau, de l’ouverture au public etc. Par contre dans l’écriture on sera souvent radicalement différent et nettement plus proche du cinéma, et ce à plusieurs niveaux. »

      Et je parle bien de toute forme théâtrale non improvisée, et pas seulement du « théâtre classique » avec ses règles ultra-strictes.

      Après je n’ai pas envie de rentrer dans un débat où il s’agirait d’établir une échelle allant du théâtre classique au cinéma et y placer l’improvisation théâtrale 🙂

      Je dis juste que certaines techniques très typiques du média filmique se retrouvent peu au théâtre en général (donc des spectacles non improvisés), mais je les vois et utilise régulièrement dans des spectacles d’impro. Y’a pas d’absolu (on peut trouver des contre-exemples, et j’en cite d’ailleurs moi-même !), mais c’est la tendance que je remarque.

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  2. Dans le genre contre-exemple excellent, il y a « Le Porteur d’Histoires », d’Alexis Michalik, une pièce de 2011 qui tourne encore et qui a eu un Molière pour la mise en scène en 2014. Pour voir sur scène du split-screen, du match cut, du montage… Et aussi embarquer pour une super histoire avec des comédiens et comédiennes excellents.

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