Tenet, art et improvisation théâtrale

Tenet est l’événement cinématographique du moment, et une chose est sûre : il divise. Donc il est forcément intéressant puisque révélateur de quelque chose. Quelque chose qui divise aussi les amateur⋅ices d’improvisation théâtrale, et est peut-être une tension sous-jacente à toute forme artistique. Une introduction pompeuse et prétentieuse pour un article qui parlera aussi du dernier spectacle que j’ai joué : Metaception, spectacle prétentieux. La boucle est bouclée.

Commençons donc par Tenet. Il est adoré par certain⋅es, détesté par d’autres. Pour ma part je me positionne un peu au milieu, mais penchant du côté positif, parce que c’est pour moi un pur objet technique. À aucun moment on ne s’attache vraiment aux personnages, les enjeux personnels sont assez flous, tout comme les enjeux globaux (provoquer ou éviter la fin du monde… enfin peut-être, parce que personne n’est sûr).

Mais techniquement le film propose quelque chose d’unique, qu’on n’avait encore jamais vu, narrativement et visuellement. Il est aussi un puzzle à reconstituer, il peut être pris comme un défi intellectuel, et même si (à mon avis) on décortique point par point tout ne sera jamais vraiment cohérent, presque comme un tableau d’Eisher.

Mais est-ce que c’est un bon film ? La question est sans doute trop réductrice. On peut le prendre pour ce qu’il essaie d’être (donc un pur défi technique) et décortiquer ce qui fonctionne plus ou moins bien, ou on peut le juger sur d’autres critères plus subjectifs. Pour moi il propose quelque chose d’unique, et surtout quelque chose que seul le cinéma peut proposer. Il repousse les limites de ce qu’on peut faire avec cette forme d’art. Et si on veut être un peu pompeux (et c’est ça qu’on veut), étymologiquement le cinéma c’est le mouvement, et Tenet joue carrément sur le mouvement du temps lui-même. Donc avec le cinéma.

Il m’a fait pensé à un tableau que m’a montré un prof d’arts plastiques au lycée (Denis Fontaine, si tu te souviens de moi vingt ans plus tard alors que tu ne m’as même jamais eu en cours…) : c’était je crois de la peinture aérographe, et représentait de façon photo-réaliste des verres en cristal posés sur des étagères en verre devant un miroir. Donc une réalisation technique incroyable, et rien d’autre que ça. Mais fascinant. De la pure maîtrise technique. Un peu comme toutes ces natures mortes exposées dans les musées : quelques pommes ne vont pas m’impacter émotionnellement ou me faire réfléchir.

Est-ce que ce sont de bons tableaux ? Est-ce que c’est de l’art ? Est-ce que j’afficherais ça dans mon salon ? Pourquoi pas… Est-ce que je regarderais Tenet à nouveau ? Pourquoi pas…

En tout cas j’ai envie de dire que Tenet est un « film de cinéma ». Le terme paraît bizarre mais en même temps je vais maintenant parler de « spectacle d’impro », donc ça me semble cohérent.

Le monde de l’improvisation théâtrale est pour le coup assez fascinant en ce moment, parce qu’en pleine ébullition depuis quelques années. Et pour moi on est encore globalement dans une phase de recherche technique, comme les débuts du cinéma. On développe et on expérimente des techniques, avant d’éventuellement se poser la question de ce qu’on veut raconter. De plus en plus de spectacles improvisés commencent à inverser la réflexion : définir d’abord ce qu’on veut raconter avant de choisir les techniques qui vont servir le spectacle. Mais pour moi on est encore majoritairement dans une ère technique.

Clairement Tenet a été conçu comme ça : Nolan a envie de jouer avec le défilement du temps, réfléchit à ça et ensuite met cette technique dans un cadre narratif qui sert de prétexte à sa virtuosité.

Et ça on peut adorer ou détester. Je pense à Thierry Bilisko par exemple, qui a adoré Tenet. Et comme par hasard Thierry joue dans le spectacle de comédie musicale improvisée New, qui est typiquement un pur spectacle d’impro technique. Quand j’en parlais avec Antoine Lefort c’était très clair : le spectacle est avant tout conçu et travaillé comme un produit technique, et l’objectif est que la technique soit la plus consistante et impressionnante possible. Le fond de ce qui sera raconté est secondaire.

Et effectivement quand j’ai vu New, je regardais la technique : la virtuosité des musiciens, des chanteur⋅ses, de l’illustrateur etc. Et c’est tout.

Ce qui n’empêche pas un très gros succès et que beaucoup de gens adorent. Pareil pour un spectacle comme Bio de la Compagnie d’Improvisation Eux (je crois qu’il faut dire ça plutôt que Les Eux, mais je sais jamais trop…). C’est sans doute le plus gros succès public de l’improvisation théâtrale ces dernières années, et le spectacle est également purement technique. Timothée Ansieau me disait qu’à la base il est né d’une envie de travailler sur les transitions. Le reste du spectacle est ensuite un prétexte à jouer avec la technique.

En ça pour moi ce sont purement des « spectacles d’impro ». Des objets techniques, qui parfois iront plus loin que ça, mais ne sont pas conçus spécifiquement pour autre chose que ça.

Et pour le coup, je dirais que c’est un type de spectacle qui aujourd’hui ne m’intéresse plus. Et je pense que la raison est simple : j’ai tellement vu et joué de spectacles improvisés que pour que je sois impressionné ou fasciné par la technique pure il m’en faut vraiment, vraiment beaucoup. Même chose pour le cinéma, et Tenet est un des rares cas où la technique est suffisamment impressionnante pour m’intéresser et m’accrocher.

MAIS ! Dernier acte de cet article, résurrection après la crise : le spectacle (prétentieux) Metaception. Pour mettre un peu en contexte, pour les 2 ans de l’Improvi’bar, Romuald m’a demandé de proposer un spectacle avec comme contraintes qu’il ne devait jamais avoir été joué et avec 5 autres comédien⋅nes de mon choix avec qui je n’avais jamais improvisé. J’ai donc décidé de proposer un spectacle particulièrement complexe (enfin surtout technique), et Thierry Bilisko, Romain Cadoret, Julie Douine, Marine Galland et Cécile Sablou (toujours plus de namedropping, cet article va trender !) ont accepté de me rejoindre. Il s’agit d’un spectacle de méta-narration, donc avec des histoires imbriquées les unes dans les autres, et comme objectif d’aller vers un chaos narratif complet. On a juste eu le temps d’en discuter une petite heure avant de jouer, mais deux choses étaient claires : l’objectif était de s’amuser avec la technique et le spectacle était voué à l’échec.

En réalité je ne pensais pas que ce serait un véritable échec, mais c’était juste pour enlever le plus possible de pression. Et je leur ai caché mon objectif secret : qu’au bout du chaos narratif émerge un niveau supplémentaire de méta-narration, avec une révolte des comédien⋅nes sur scène. Alors quand on l’a joué et que quelques minutes avant la fin tout le monde entre sur scène et me dit « Hugh, on ne comprend rien à ton spectacle, tu vas le finir tout seul », j’ai joui intérieurement, je l’avoue.

Est-ce que ce spectacle était réussi ? J’ai envie de dire oui. Est-ce que c’était un bon spectacle ? Je pense qu’il était au moins intéressant, et il était sans doute encore plus réussi que ce à quoi m’attendais. Je pense qu’il a du également diviser le public. Mais ce n’était rien d’autre qu’un spectacle d’impro, un objet technique, une expérimentation. Et ce n’est pas non plus un Tenet de l’impro, hein, ça reste une ébauche. On pourrait le retravailler (notamment au niveau du rythme, et peaufiner la technique), mais je ne le vois pas comme un spectacle en tant que tel. Par contre après avoir pu expérimenter (et en public) et testé les limites de la technique ce sera peut-être quelque chose que j’utiliserai dans de futurs spectacles, si ça parait pertinent pour ce que je veux raconter.

Et puis pour conclure sur une note peut-être un peu plus enthousiaste, un spectacle improvisé ce n’est pas que le spectacle en lui-même. Avec un peu de recul l’idée même qu’on puisse, avec 6 personnes qui se connaissent à peine et sans aucun temps de travail produire quelque chose d’aussi ambitieux est assez incroyable. Et je remercie sincèrement mes partenaires de jeu d’avoir ne serait-ce que spontanément accepté le défi, et de l’avoir relevé aussi brillamment.

Je ne joue quasiment plus de spectacle « one-shot » comme celui-là, encore moins avec des gens que je connais peu. Ça m’a redonné envie de tenter un peu des expérimentations à l’arrache, des tests techniques (comme la saison passée le spectacle que j’avais fait avec une régie son et lumière contrôlée aléatoirement par un PC). Et aussi de refaire des rencontres sur scène. Semer des graines pour que poussent de futurs spectacles, mais ne pas le faire uniquement lors de stages et résidences de travail, le faire aussi sur scène et montrer nos brouillons et nos esquisses au public, exhiber fièrement nos processus créatifs, warts and all. Parce que je trouve ça beau, aussi.

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