Scènes de crime : une allégorie de l’improvisation

Le spectacle Scènes de Crime a été créé par Thomas Pizzotti et moi-même il y a un peu moins de 2 ans. Et aujourd’hui je me suis rendu compte que tout le spectacle était en réalité une incarnation du processus même au cœur de l’improvisation théâtrale.

Tout simplement.

Le spectacle et ses origines

Au tout début il y a eu une fiction audio : Richard Barjavel – Détective Privé. Je vous laisse écouter les deux saisons, vous en avez pour une heure. C’était notre première collaboration avec Thomas.

Un jour ce dernier a été contacté pour jouer un spectacle à la fin d’un weekend de séminaire : « notre thématique du moment c’est l’enquête, tu aurais un spectacle sous la main ? » « Bien sûr que j’ai ça ! ». Alors il m’a appelé pour me proposer de créer un spectacle pour l’occasion.

Problématique principale : nous estimions qu’un spectacle improvisé basé sur une enquête policière serait forcément un échec. On en a déjà vu et déjà joué, mais à chaque fois ça tombait dans le travers de vouloir vraiment résoudre une enquête, donc de créer du mystère et surtout promettre au public que la résolution serait cohérente. Donc en gros tenter de faire une chose que l’improvisation théâtrale ne permet que très difficilement. Improviser une enquête policière nous semblait aussi pertinent que planter un clou avec un tournevis : on peut se débrouiller pour y arriver à peu près, mais bon, autant prendre un marteau (ou plutôt écrire l’intrigue).

Notre solution ? Faire un spectacle d’impro où on n’en a rien à foutre de l’enquête et de la cohérence. Que ce soit purement un prétexte à un chaos narratif dans lequel émergera peut-être parfois un semblant de cohésion narrative.

Pourquoi improviser ?

C’est toujours une question importante à se poser : pourquoi est-ce qu’on n’écrirait pas ce spectacle ? Que nous permet l’improvisation dans ce spectacle en particulier ?

Le fait que le spectacle soit improvisé nous permet d’aller beaucoup plus loin et plus vite dans l’absurde, de nous surprendre en permanence, de nous pousser à l’erreur. On part du principe qu’on a toujours raison, et s’il faut passer 10 minutes à justifier un lapsus, on le fera. Et c’est aussi cette performance qu’on « vend ». Si on enlève cet aspect performance, avec le public qui se demande jusqu’à la fin ce qu’on va bien pouvoir faire avec toute cette merde, il resterait un spectacle potentiellement sympathique et absurde, mais sans doute moins intéressant. Je pense que nous serions incapable d’écrire un spectacle aussi con que ce que nous improvisons.

Nous utilisons aussi la capacité du public à accepter que c’est improvisé, et les limites intrinsèques que cela impose (en tout cas dans une forme aussi libre), comme le fait qu’il n’y ait pas de costumes, d’accessoires ou de décors adaptés aux situations. C’est fondamentalement très cheap, mais on est prêts à l’accepter parce que finalement ce qu’on voit ce n’est pas des scènes, c’est des inspecteurs qui tentent de jouer des scènes.

Donc ce spectacle tel qu’on l’envisage ne peut être qu’improvisé.

Une allégorie de l’improvisation ?

J’utilise cette métaphore depuis des années dans mes formations, et j’ai déjà écrit un article dessus : l’improvisation vu comme une enquête. J’y dis simplement qu’une impro est toujours une enquête : on place progressivement des indices, et de ces indices on va déduire qui sont les personnages, dans quel monde on est, pourquoi ils sont là, quels sont les enjeux etc.

Ce qui est exactement ce que nous faisons dans Scènes de Crime.

Enfin plutôt c’est ce que font les inspecteurs Thomson et Thompson, que nous interprétons. Ce sont eux qui demandent les premiers indices au public, et ce sont eux qui jouent les personnages dans les scènes. Les indices servent en gros d’impulsions aux scènes (ainsi que la musique, la lumière et bien sûr nos propres inspirations et envies du moment).

La principale différence entre une véritable enquête et une improvisation est qu’en impro il n’y a pas qu’une vérité, il y a une infinité de vérités cohérentes avec les informations connues. Dans Scènes de Crime on cumule les personnages secondaires, et à la fin on en déduit 3 suspects (puis le public vote pour désigner le ou la coupable). Mais ce choix est complètement arbitraire et aléatoire : tous les suspects pourraient être coupables, on se débrouillera pour le justifier. Et si pour ça il nous faut des voyages dans le temps, des trains volants ou des conspirations millénaires de joueurs de Djenga, eh bien on les jouera.

Les inspecteurs que nous jouons sont donc finalement des improvisateurs, les informations demandés au public sont des suggestions ou impulsions pour des scènes, et l’enquête est le processus de création improvisée.

Aussi, c’est un spectacle qui fonctionne beaucoup moins bien quand on commence à trop s’attacher à la cohérence globale. Quand malgré nous on se met à poursuivre une histoire. Et je pense que c’est le cas de la plupart des spectacles d’impro de format long : quand l’intrigue prend plus d’importance que chaque scène individuellement, alors je trouve que les spectacles deviennent moins intéressants. On se retrouve alors à faire comme du théâtre écrit, mais en moins bien. D’ailleurs j’étais persuadé d’avoir déjà écrit un article sur exactement ça, mais apparemment non. C’est pour ça que Scènes de Crime contient de nombreux éléments pour nous empêcher de tomber dans ce travers : on demande beaucoup d’informations aux public, à priori sans cohérence, on lance des scènes en complétant les phrases l’un de l’autre (si la régie ne nous impulse pas avec une musique), on fait des dessins incompréhensibles sur un tableau blanc, on choisit les suspects quasi-aléatoirement etc.

Scènes de Crime est donc un spectacle qui ne peut être qu’improvisé, qui parle de son propre moyen de création, et qui mets en exergue ses limites.

Tout ça me fait penser à Inception, dont une analyse répandue est de considérer qu’il s’agit d’un film sur le cinéma. Voir par exemple ici : https://www.escapistmagazine.com/v2/10-years-later-inception-about-movies-wary-of-movies/ (ça doit se trouver en français aussi si besoin…). Et donc ça fait deux fois en trois articles que je compare un de mes spectacles à un film de Nolan… Et une des différences majeures est que des milliers de personnes analysent ses films, alors que je suis la seule personne à perdre du temps à analyser mes spectacles.

D’ailleurs j’utilise très souvent le cinéma comme point de comparaison et d’inspiration pour les spectacles d’impro, alors qu’en fait je doute que ce soit le plus pertinent. Mon prochain article va donc contredire tout ça, en prenant un point de comparaison nettement plus intéressant.

Bref, on parlera de Rick & Morty.

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