Que reste-t-il à la fin ?

Je joue des spectacles improvisés, éphémères par nature, des performances taillées dans l’instant. Et j’en créé régulièrement de nouveaux, avec différents objectifs, différents moyens. Mais il y a une question qui me revient régulièrement, une question pourtant fondamentale mais j’ai entendu assez peu d’improvisateur⋅ices la poser : que se passe-t-il après la représentation ? Que reste-t-il à la fin ?

Je me souviens de la première fois que je me suis fait la réflexion. C’était il y a quelques années, et je jouais un spectacle avec Odile Cantero et Nicolas Moitron. C’était un spectacle en « Night Show », une petite expérimentation à 22h30, juste après la représentation de leur spectacle Les Ex. Et nous avons joué la suite du spectacle, je jouais le nouveau mec d’Odile (et Nicolas toujours son ex). Un spectacle ma foi sympathique, mais dont j’ai gardé au final peu de souvenirs. Par contre l’après spectacle je m’en souviens.

Je me souviens d’abord d’avoir parlé avec Antoine Lefort (y’aura beaucoup de namedropping dans cet article, ça me permettra de les tagger sur Facebook et d’améliorer mon ranking) qui ne m’a pas parlé du spectacle mais de ce qu’il imaginait si l’histoire se continuait. Parce que clairement l’histoire n’était pas finie, mais en fin de comptes aucune histoire n’est jamais vraiment terminée. On a simplement un bout d’une histoire, peut-être la partie la plus intéressante, mais peut-être pas. Ce qui se passe après ne se passera que dans la tête des spectateur⋅ices… Et éventuellement dans les conversations post-spectacle. L’histoire racontée peut avoir bien plus d’ampleur que l’heure de jeu dans laquelle elle est confinée.

C’est notamment à cause de cette envie de donner plus d’ampleur aux histoires racontées que j’avais voulu conclure notre spectacle Toute Première Fois par des monologues de tous les personnages, racontant ce qui se passe après. Et c’était d’autant plus important qu’il s’agissait d’une comédie musicale, dans laquelle on sera forcément encore plus à l’étroit narrativement dans une heure de jeu (les chansons prennent du temps et de la place…). Et ça permettait aussi d’éviter les happy ends style « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Comme si c’était une fin en soit… Je crois que c’est Marilou Stevant qui m’a fait remarquer un jour qu’à chaque fois qu’un de mes personnages finissait sur un happy end amoureux, dans le monologue de fin je racontais comment on s’était séparés quelques mois plus tard… Enfin bref, je m’éloigne du sujet, retournons à l’après spectacle !

J’en viens au spectacle What is Love?, que nous avons créé la saison dernière avec Muriel Ekovich. Nous y jouons des relations amoureuses, inspirées notamment par les musiques données par les spectateur⋅ices, et l’un de nos objectifs est de montrer le plus grand spectre possible de relations, tout en naviguant de l’absurde au sensuel en passant par le triste, le joyeux ou le violent.

Dès la toute première « représentation », une petite sortie de résidence devant quelques amis, l’après spectacle m’a frappé. Différentes personnes parlant de telle ou telle scène qui les avait marqué, qui leur rappelait des relations qu’elles avaient pu avoir… Je me retrouvais à partager des souvenirs et des réflexions plutôt intimes avec ces personnes. Et ça s’est reproduit ensuite lors des représentations publiques, donc cette fois-ci souvent avec des inconnu⋅es.

Le spectacle générait des conversations intimes entre inconnu⋅es ou même entre amis. J’ai entendu des couples se parler de telle scène qui les faisaient penser à eux (et parfois j’ai vraiment été triste pour eux…). J’ai eu des inconnus qui me parlaient de leur dernière rupture. La dernière fois qu’on l’a joué un spectateur (Florian je crois…) m’a offert un livre, Modern Love, que j’ai dévoré ce mois d’août et que je recommande à tout le monde (s’il a été traduit en français ?).

Et je me disais que ça, seul le spectacle vivant peut le faire. Si vous allez en groupe au cinéma, en sortant sans doute parlerez-vous du film entre vous, mais rarement avec les autres personnes. Mais là le fait que les comédien⋅nes rejoignent tout le monde dehors à tendance à changer la donne. Une personne me parle, une autre à côté nous rejoint…

Mais pour ça encore faut-il que le spectacle parle de quelque chose. Sinon au mieux les conversations se limiteront à parler de l’acte d’improviser, de la performance purement technique. Et même si dans un spectacle certains moments nous paraissent transcendantaux, il y a fort à parier qu’au final on nous dise une énième fois « J’ai adoré quand t’as fait le chat !’.

Enfin je ne suis pas non plus complètement opposé à l’idée de proposer un pur « divertissement ». Dans cette interview de Keith Johnstone (et j’ai pas fini avec le namedropping) il parle de « light entertainment » :

That absolutely does describe the light entertainment business. It’s just wasting our time. Personally I’m not into light entertainment, I don’t watch it on the TV, why I should I go to the theater to see it?

Que reste-t-il après un épisode de Top Chef, à part des conversations anecdotique au boulot le lendemain midi pour éviter de se regarder manger en silence ?

Mais en même temps que reste-t-il après un spectacle comme Scènes de Crime, un spectacle que je joue avec Thomas Pizzotti ? Un spectacle ayant comme unique but avoué d’être le plus débile possible ? Effectivement, les gens auront généralement passé un bon moment. On retrouve aussi régulièrement des personnes (plutôt proches de nous, pas des passants dans la rue) qui citent des répliques ou des passages du spectacle ou reprennent la gestuelle des personnages, finalement comme la Cité de la Peur ou Kaamelott, si ces derniers avaient été vus par 100 000 fois moins de personnes… Donc le spectacle continue de vivre dans certains esprits… Mais est-ce suffisant ? Est-ce que la simple idée d’apporter un peu de joie éphémère à des gens justifie la création d’un spectacle et le prix du billet ?

J’avais entamé cet article avec une vague idée de réponse à la question titre. Et là je me rends compte qu’au final cet article restera juste une question. Mais je pense néanmoins que c’est une question qu’il peut être utile de se poser. Au même titre que la règle 23 des Néo-Futuristes : « Commence le spectacle avant de démarrer le spectacle ». Réfléchir à comment le public entre dans le spectacle, mais aussi comment il en sort et avec quoi.

7 réflexions sur “Que reste-t-il à la fin ?

  1. Ola ! Je suis pas d’accord du tout héhé ! On dirait que tu dévalorises tes spectacles uniquement drôles, alors que l’humour en soi, sans but, est tout aussi important que des spectacles qui font tiquer les gens sur leur histoire personnelle et intime. Honnêtement, un spectacle uniquement très drôle, offrant une franche partie de rigolade, c’est vraimen rafraichissant et ca offre un moment magique et hors du temps au spectateur.
    Ensuite, j’aime pas trop la vision qu’il doit rester une trace après un spectacle, pour moi ca revient un peu à dire que l’art doit être utile ! Et c’est un peu une logique productiviste, dans une société qui nous les brise déjà avec ça tout le temps. J’aime bien que l’impro ca soit juste drôle et stylé, comme un numéro de trapéziste époustouflant dans un cirque finalement.
    Et enfin, dernier point, perso en tant qu’improvisatrice, pensez à vouloir laisser une trace après un spectacle, ca me met dans une logique de productivité que je trouve incompatible avec la spontanéité pure. J’aurais peur que ça soit trop « try hard », et faire de la relation pour faire de la relation ca peut faire forcé. D’ailleurs quand j’ai vu KJo (oue je l’appelle comme ca) clasher le « light entertainment » ca m’a surprise, je me suis dit que ca me semblait pas compatible avec ce qu’il raconte sur la spontanéité, mais bon j’ai peut-être pas tout capté il est un peu cryptique parfois.
    Ok bon en résumé, je pense que vouloir absolument laisser une trace ca peut mener à une logique productiviste, donc anti creative et non spontanée ! En tout cas merci d’avoir lancé le sujet, il est super cool ton blog pour ça.

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    • Vouloir laisser une trace ou impacter les gens serait une logique productiviste ? Hum je ne comprends pas trop le raisonnement… Alors est-ce que chercher à faire rire c’est productiviste aussi ?

      Globalement plus j’avance dans ma réflexion artistique au fil des années, moins je m’intéresse à la « spontanéité pure ». L’impro pour l’impro ne m’intéresse pas. Si l’objet artistique n’a d’intérêt que par sa technique alors effectivement ça ne m’intéresse pas trop, ou alors il faut VRAIMENT que le.a trapéziste soit incroyable et novateur 🙂

      Après est-ce que l’art doit être utile ? Je suppose que ça dépend de ce qu’on met derrière le mot… Mais en tout cas je pense que l’art doit avoir une raison d’être, et sans doute chercher à faire quelque, à « produire » un effet… Enfin bon c’est plus jouer sur les mots et se masturber dans le vent 🙂

      Merci pour ton message en tout cas !

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  2. Je suis complètement d’accord avec Julie.

    J’ajouterais qu’un spectacle qui marque une vie c’est bien, mais que permettre à des spectateurs et des spectatrices de partager ensemble un moment de plaisir, de décoller de leur fauteuil pour découvrir de nouveaux décors et d’être immergés dans une histoire en train de se créer, c’est à mon sens aussi important. Et si les seuls mots échangés ensuite reviennent à féliciter l’imitation réussie d’un chat, c’est à mon avis parce que ce qui s’est passé est difficilement descriptible.

    Il y a des jours où ne pas penser à ses problèmes du quotidien pendant une heure parce que des gens bienveillants nous racontent des histoires c’est juste un super cadeau. Et si en plus à la fin les deux enquêteurs découvrent le coupable, c’est encore mieux. Et ça justifie amplement le prix d’un billet de spectacle.

    Enfin, je crois qu’il est vain de chercher à prévoir ce que le public gardera. Et le manque de souvenirs d’un spectacle n’est à mon sens pas toujours le signe d’un manque de qualité. Par exemple, je me souviens très bien de spectacles très pourris, sans l’avoir cherché particulièrement. Et plus j’y repense, plus ça reste. Tiens, ça pourrait être une idée de spectacle pour être sûr de marquer les esprits…

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    • Je pense qu’on ne peut pas prévoir ce que le public gardera, mais ça n’empêche pas d’essayer de mettre en place des choses pour encourager par exemple les échanges après un spectacle, ou autre.
      Et offrir un moment de joie est peut être déjà pas mal, mais ça n’empêche pas de réfléchir à comment faire plus !

      Mais l’exemple d’un spectacle pourri est assez intéressant je trouve : je pense que j’ai façonné mes goûts artistiques et mon regard autant avec ce que j’ai aimé que ce que j’ai détesté. Voir par exemple l’article que j’avais écrit sur Batman V Superman.
      Alors ce n’est pas un choix d’être mauvais, mais pour être vraiment raté et impacter les gens, il faut aussi vraiment essayer de faire quelque chose de bien. Sinon ce sera sans doute juste bof 🙂

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      • Ah mais complètement ! C’est toujours pertinent de chercher à faire quelque chose qu’on est prêt à défendre et qui nous touche. Et c’est ça qui fera des échanges après (quand les conditions d’accueil font qu’on peut avoir des échanges après).
        Quant à se masturber dans le vent ça me semble un peu risqué, sauf si on veut relire l’article sur la lessive de ce blog.

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  3. Bonjour Hugh,
    Selon moi, et ce n’est que mon avis, la question « Que reste-t-il à la fin ?» est très intéressante mais tellement subjective. C’est très compliqué d’y répondre de manière générale. Personnellement je me suis beaucoup interrogé sur ça après un spectacle il y a quelques années en arrière.
    Lors d’un match, j’ai joué une improvisation dramatique (la catégorie, pas le rendu). Avec ma partenaire nous avons interprété un couple qui décide de se séparer 5 minutes avant la fin du monde. A la fin de la scène on sentait qu’on avait réussi à embarquer le public et il nous l’a confirmé dans les conversations d’après spectacle. Mais en réalité ce qui les avait vraiment marqué c’est que j’avais fait un crabe dans une improvisation dégressive (ou « peau de chagrin »). C’est un personnage que j’avais déjà fait des dizaines de fois et qui en plus dans ce cas précis n’apportait rien de particulier à l’improvisation (il faisait un simple passage).
    Bref, j’avoue que j’ai été un peu vexé de tout ça sur le moment. J’avais l’impression d’avoir mis mes tripes sur scène et le public me demandait juste de faire le guignol en fait. Pendant plusieurs mois, j’ai « forcé » les impros dramatiques. J’en mettais partout dans les entraînements et je cherchais souvent à en créer dans nos spectacles.
    Puis un jour je me suis dit que finalement ça n’avait pas d’importance ce que le public avait retenu du spectacle. Ou en tout cas ce n’était pas si grave si nous n‘avions pas retenu la même chose. Attention, pour moi, il est nécessaire de pouvoir discuter avec eux et de les écouter sur les retours qu’ils font d’un spectacle. Mais la question la plus importante pour moi est de me dire non pas « Que reste-t-il à la fin ? » mais « Qu’est-ce qu’on choisit de faire de ce qu’il reste à la fin ? ».
    « Que reste-t-il à la fin ? » a autant de réponses que de personnes qui ont assisté au spectacle (public, joueurs, techniciens). A nous de regrouper ces avis et de nous dire « Bon maintenant qu’on a tout ça, qu’est-ce qu’on en fait ? On construit notre prochain spectacle ? On s’en fout ? ». Et surtout assumer nos choix et nos décisions derrière.
    Et puis parfois, tout comme le public, on a juste envie de rire ou à l’inverse de voir des choses profondes qui vont nous émouvoir. Rien ne nous empêche de naviguer entre les deux. Je me sens toujours responsable du fait de vouloir délivrer un message ou non au public. Et lorsque je joue une impro, j’utilise tout ce que j’ai appris au fil des années pour mettre une chose en valeur : l’improvisation elle-même. Après ce que le public en retiendra, ce n’est plus vraiment de ma responsabilité.
    Voilà c’était mon avis qui n’engage que moi et qui a autant de valeur que tous les autres avis des personnes qui s’exprimeront sur ce sujet. J’espère avoir été clair même si cela reste compliqué de m’exprimer à l’écrit et sans pouvoir échanger. En tout cas, merci pour cet article et tous les autres. Continue de poser tes réflexions. Pour ma part, elles m’ont souvent permis de réfléchir de mon côté à pourquoi je faisais cette discipline extraordinaire et à ce que je voulais en faire.
    Sur ce je te souhaite une bonne journée et peut-être à un de ces jours au détour d’un spectacle.

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