Gagner sa vie en tant que comédien

paperworkLes questions concernant la nature de mes revenus, mais aussi du fonctionnement général des théâtres et compagnies semblent revenir régulièrement en ce moment. Je me suis moi-même beaucoup posé de questions sur la nature administratives de mes activités artistiques.
Alors autant partager tout ça dans un article, où je ferai sans doute pas mal de raccourcis et de généralisations abusives basées sur mon expérience personnelle et celles de mon entourage, mais qui éclaircira peut-être un peu pour le « grand public » le mode de fonctionnement du monde du spectacle.
Le sujet est vaste, et ne sachant pas trop par quel bout le prendre je vais attaquer par la question qu’on me pose le plus souvent : « Est-ce que tu es intermittent ? ». La réponse est simplement non mais amène une explication de ce que ça signifie. Et aussi ce qu’est un cachet, les deux étant liés comme les poignets d’un banquier Islandais. Voyons donc ça.

Intermittence et cachets

Etre « intermittent » c’est être indemnisé par Pôle Emploi dans le cadre du régime d’intermittence. Ce n’est pas un statut, c’est juste une forme d’indemnisation. Chez Pôle Emploi il y a le régime général pour la plupart des gens, le régime intérimaire pour… les intérimaires et le régime intermittent pour les intermittent, ce qui ne concerne surtout des personnes travaillant dans le milieu artistique, les fameux intermittents du spectacle.

Pour devenir intermittent, il faut être payé en cachets. Un cachet est tout simplement le salaire de l’artiste, et il correspond à un nombre d’heures « travaillées ». Je mets des guillemets parce que ça n’a souvent aucun rapport avec la charge de travail réelle. Pour un comédien, le cachet standard (par exemple pour une représentation) correspond à 12 heures. C’est donc en résumé un micro CDD de 12h.

Et si on cumule assez de cachets sur une année, on a le droit à une indemnisation mensuelle de la part de Pôle Emploi, permettant de lisser et augmenter les revenus. Il faut actuellement cumuler 507 heures, soit environ 43 cachets. A renouveler tous les ans.

On peut également toucher des cachets pour des répétitions (ce n’est alors plus des cachets de 12h, c’est libre), ou pour de la mise en scène (là aussi à l’heure), ou en tant que technicien etc. Je reste ici dans le milieu de théâtre, mais les musiciens, danseurs et ainsi de suite sont régis par des règles similaires (mais différentes).

Déjà présenté comme ça on voit assez clairement la rigidité du système : en dessous de 507 heures on n’a rien, juste au-dessus c’est le confort de l’intermittence (et le stress de garder l’intermittence l’année suivante pour rembourser le prêt pour la bagnole qu’on a acheté parce qu’on croyais avoir touché le gros lot). Ce qui amène notamment pas mal de bidouilles, par exemple à base de dates de représentations ou de répétitions fictives pour toucher des cachets à temps.

Les métiers artistiques sont pour la plupart extrêmement précaires (enchaîner des CDD de 12h c’est pas la situation la plus confortable qui soit), donc l’intermittence amène un peu de stabilité.

Certains ont la chance de n’avoir aucun mal à faire les 507 heures, par exemple en faisant partie d’une grosse compagnie qui joue beaucoup. D’autres (très nombreux) peinent à se rémunérer et beaucoup vivent principalement du RSA.

Allez hop, chapitre suivant, sur la rémunération.

Comment et combien ?

C’est a priori assez simple, mais au final plutôt complexe. La base est la suivante : pour payer un comédien lors d’un spectacle, il faut un cachet de 12h. Celui-ci sera géré administrativement par une structure, souvent la compagnie qui monte le spectacle, parfois le théâtre, ou via un organisme tel le GUSO si la structure qui paie n’est pas dans le milieu artistique.

Et petite précision : le cachet est le seul moyen légal de rémunérer un comédien. Impossible par exemple de facturer une prestation en tant qu’autoentrepreneur ou profession libérale.

A combien se monte un cachet ? Eh bien c’est 12h à un tarif horaire donné, qui sera très souvent le tarif horaire minimum (même s’il y a plus d’argent disponible il vaut souvent mieux le garder de côté pour payer plus d’heures et atteindre le palier des 507…). Et là ça dépend des conventions collectives et d’autres joyeuseries. Disons pour simplifier qu’on sera autour de 130€ net pour le comédien… Soit environ 230€ pour l’employeur, avec les charges.

Voilà ce que coûte un comédien pour un spectacle. Et un comédien ne peut pas légalement jouer sans être rémunéré (le bénévolat est interdit).

Alors là, vous vous dites : « Mais alors comment toutes ces petites salles de moins de 50 places arrivent à programmer des spectacles avec des comédiens professionnels ? ». En effet, si vous avez 40 personnes dans une salle (ce qui dans beaucoup de petits théâtres correspond à une salle pleine, donc un gros succès public), qui auront payé en moyenne 10€ (faisons simple), ça fait 400€. Sur ces 400€ la salle en prélève une partie pour payer les locaux et le personnel. Le montant dépend des salles et des contrats de co-réalisation, mais souvent c’est 50%. Restent donc 200€, donc même pas assez pour payer un seul comédien. Alors s’il y a 3 comédiens, 1 musicien et 1 technicien n’en parlons pas. En plus la compagnie portant le spectacle doit sans doute payer des costumes, des décors, des administrateurs, de la communication etc. En théorie les répétitions devraient aussi être rémunérées, mais là en dehors de grosses productions par exemple pour des scènes nationales il ne faut pas trop rêver…

Pour beaucoup de petites compagnies de théâtre (voire presque toutes ?) cela implique tout simplement d’être dans l’illégalité, dans une sorte de zone grise légale où tout le monde est bien au courant que c’est ce que tout le monde fait, mais c’est toléré. Sans ça les petites salles ne pourraient sans doute pas exister du tout.

C’est encore un problème en partie du à la rigidité du système de l’intermittence, ici les 12 heures par cachet.

Mais tout le monde n’est pas dans l’illégalité non plus. Dans les plus grosses compagnies (et en particulier dans le monde de l’improvisation) les comédiens seront payés lors des spectacles, qui sont donc joués à perte, grâce à de l’argent engrangé par d’autres moyens tels les formations ou les interventions en entreprises. Vous facturez par exemple 500€ à une entreprise pour une intervention d’un comédien pendant une journée, ça lui fera un cachet pour cette journée et un cachet pour un futur spectacle. Ce qui est parfaitement légal.

Autre chose qui est pratiqué par énormément de compagnies qui gèrent des cours de théâtre ou d’impro, c’est de déclarer ces heures de cours comme de la mise en scène. En effet les heures de formation ne comptent pas pour l’intermittence (sauf dans des lieux précis comme les conservatoires, et dans la limite d’une cinquantaine d’heures), mais la mise en scène si. Dans ce cas des dates de représentations seront forcément prévues à l’avance, et parfois il est demandé d’avoir une expérience préalable (même si c’est juste un stage) avant d’intégrer le cours afin de justifier que ce n’est pas un cours, mais des répétitions pour un spectacle. Encore une fois je trouve que c’est un peu une « zone grise ». A mon avis ça étire un peu la définition de « metteur en scène », surtout dans le cadre d’ateliers d’impro, mais bon, ça passe.

Aller, pour rester dans les « zones grises », parlons un peu des structures juridiques des compagnies de théâtre !

Qu’est-ce qu’une compagnie ?

La très (très) grande majorité des compagnies de théâtre que je connais sont des associations à but non lucratif (loi 1901). Seules quelques unes sont des sociétés (par exemple la Ligue Majeure d’Improvisation est une SARL).

Pourquoi des associations ? Eh bien c’est sans doute la structure qui est la plus simple à créer et gérer administrativement, et elle permet de salarier des personnes, elle peut avoir une licence d’entrepreneur du spectacle pour payer des cachets, elle peut toucher des subventions etc. Bref, c’est pratique.

Sauf qu’il y a un problème : les membres du bureau de l’association, donc en particulier le président et le trésorier  ne peuvent pas être salariés de cette association. Donc si vous êtes artiste et que vous créez votre compagnie en tant qu’association loi 1901, vous ne pourrez pas vous verser de cachet. Dommage. En même créer une association à but non lucratif avec l’objectif de gagner de l’argent est en peu… disons paradoxal.

Dans ce cas que fait-on ? Eh bien on fait appel à un bureau « fantôme ». On trouve deux ou trois personnes de confiance, souvent des amis ou de la famille pas trop proche à qui on demande de signer des papiers de temps en temps. Ils seront le bureau de l’association, et en fonction de votre niveau de paranoïa vous enverrez peut-être même des mails en leur nom histoire que le votre ne figure nulle part et que vous puissiez vous payer.

Parfois ce bureau est un peu moins fantôme et a un rôle dans la gestion de l’association. C’est notamment pratique d’avoir un vrai trésorier bénévole qui gère les comptes… Un cas courant dans les compagnies qui ont leurs ateliers est de prendre des élèves ou anciens élèves dans le bureau. Ensuite l’implication de ce bureau dans la vie et le fonctionnement de la compagnie varie fortement d’une compagnie à l’autre.

Il arrive que les compagnies soient contrôlées, et parfois ça finit mal. Mais c’est quand même une belle zone grise légale, qui est connue de tous et tolérée.

Et attention dernière feinte : si tous vos cachets sont versés par une même structure, alors en cas de contrôle c’est du salariat déguisé, donc c’est illégal. Il est en général conseillé aux intermittents d’avoir des cachets d’au moins trois sources différentes. Encore une fois il y a des contrôles, et parfois ça finit mal.

Et moi alors ?

Eh bien j’ai répondu à la question au tout début : je ne suis pas intermittent. Je touche quelques cachets pour des spectacles, surtout hors-improvisation, mais je suis loin des 43 par an. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds « comédien ». En vérité si on regarde mes revenus je gagne ma vie en tant que formateur ou animateur d’ateliers, via le statut d’auto-entrepreneur.

La plupart du temps je ne suis pas rémunéré pour les spectacles d’improvisation. Ce serait illégal si l’essentiel de mes revenus venait de mon activité de comédien, mais ce n’est pas le cas, donc j’ai le droit de jouer bénévolement. Je préférerais bien sûr être payé, mais en même temps dans la majorité des spectacles que je joue je partage la scène avec des comédiens non-professionnels. Et être payé sans que mes partenaires de jeu le soient me mettrais plus mal à l’aise qu’autre chose.

Et en conclusion ?

J’ai pas mal parlé de pratiques à la limite de légalité, ou carrément illégales, mais encore une fois ce n’est un secret pour personne. Une grosse partie de la vie culturelle en France repose sur le travail bénévole (donc a priori illégal) de petites compagnies de théâtre avec des comédiens qui vont souvent travailler des dizaines voire des centaines d’heures pour produire un spectacle dont ils tireront quelques cachets avec un peu de chance. Sur tous les jeunes comédiens que je connais, combien vivent grâce au RSA ? Une bonne partie.

Le système de l’intermittence est une aubaine pour ceux qui l’atteignent, mais il reste très rigide. Et encore je ne suis pas rentré dans le détail ! En tout cas il entraîne énormément de contraintes. On peut débattre de la pertinence de ces contraintes, qui sont là avant tout pour protéger les artistes notamment en garantissant des revenus minimum, et je n’ai pas de réponse toute faite sur comment réformer au mieux, mais voilà en tout cas la réalité que je vois autour de moi.

Sur ce, si jamais vous estimez que j’ai raconté n’importe quoi (ce qui est fort probable) je suis preneur de vos retours !

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