Peut-on improviser sans faire rire ?

sad_clown Quand j’ai commencé ce blog et que j’ai demandé autour de moi s’il y avait des sujets que certains voudraient que j’aborde, quelqu’un m’a proposé la question : l’impro doit-elle être drôle ? Sur le moment je crois lui avoir simplement répondu qu’un article sur le sujet se limiterait au mot « non ».

Mais ce n’est quand même pas si simple, et s’il est une qualité que mes articles n’ont pas, c’est la concision.

La question du rire est incroyablement compliquée. Si l’on part du principe que l’on souhaite faire rire, alors comment y arriver ? Il y a pléthore de théories sur le sujet, des quantités de techniques que l’on peu utiliser. Mais on peut aussi se demander pourquoi on souhaite faire rire, ou encore comment ne pas faire rire. Et le cas de l’improvisation théâtrale est un cas particulier, et particulièrement intéressant.

« Faire rire » est rarement un objectif mis en avant par les improvisateurs. Par exemple aux États-Unis la troupe UCB est sortie du lot des troupes faisant du longform en osant dire aux gens qu’ils pouvaient essayer d’être drôles, et en mettant en place des techniques pour l’être. Voyez par exemple cet article de Will Hines sur le sujet. Mais dans nos contrées on retrouve des choses similaires : des ateliers d’impro où l’on travaille la connexion, la construction, la spontanéité… Mais on évite d’essayer d’être drôle, ce serait du « cabotinage ». Del Close et Keith Johnstone étaient au moins d’accord sur ce point : surtout ne pas essayer d’être drôle. Voyez là encore un article d’une troupe canadienne sur ce sujet. Etre drôle, ok, mais surtout ne pas essayer de l’être.

Donc c’est en n’essayant pas d’être drôle que l’on le serait. Mais on cherche quand même à l’être au final, non ?

Est-ce que quelqu’un a déjà vu un spectacle d’impro qui n’était pas drôle ? Moi non. Ou alors c’est parce qu’il était raté, et même dans ces quelques cas je suis sûr que j’ai quand même du rire à l’occasion. Mais des spectacles intéressants à regarder où vous n’avez pas ri une seule fois ? Ou même moins de dix fois ? Pour ma part je ne crois pas. J’ai vu des spectacles d’impro longue plutôt captivants et émouvants que simplement « drôles », par exemple dernièrement Tandem, avec Patrick Spadrille et Nicolas Tondreau. Mais là encore il y a eu plein de moments drôles, et de nombreux rires du public.

Dans les spectacles d’impros courtes on aura souvent ponctuellement des scènes plus émouvantes. Mais même dans ces scènes il y aura des rires. Je suis difficile à émouvoir au théâtre (certains diraient que c’est encore plus le cas dans ma vie, mais là n’est pas le sujet), mais par exemple Thierry Bilisko et Selena Hernandez ont réussi lors de leur spectacle ensemble il y a quelques semaines, dans une scène mémorable et poignante. Mais là encore, sur toute la première moitié de la scène le public riait, et même alors que la tragédie se révélait, des rires la ponctuaient encore.

Pourtant si vous allez voir un film ou une pièce de théâtre qui n’est pas une comédie, ou en tout cas qui ne contient rien qui soit destiné à faire rire (en dehors d’un gros nanar…), eh bien je doute que ça rigole beaucoup dans la salle.

Donc à la question « l’impro doit-elle être drôle ? » ma réponse serait toujours non, mais la question qui m’intéresse plus serait « l’impro peut-elle ne pas être drôle ? ». Et là d’après mon expérience la réponse serait la même : non. En tout cas pas entièrement. Mais pourquoi ? hein, pourquoi ?

Il pourrait y avoir la raison des attentes du public : si on s’attend à voir quelque chose de drôle on va peut-être rire plus facilement, et on va la plupart du temps voir de l’impro pour rire. Une sorte de prophétie auto-réalisatrice.

Mais je pense que la principale raison serait que le fait même d’improviser est drôle. Le rire serait inhérent à la technique. Donc chercher à ne pas faire rire en improvisant serait comme chercher à prendre de l’altitude en parapente : avec assez d’entrainement vous pourrez réussir à vous maintenir en l’air en trouvant des courants ascendants mais la redescente sur terre est inéluctable. (C’est la première métaphore que j’ai trouvé, si avez mieux je suis preneur)

Mais alors pourquoi ? Là je vais utiliser mes connaissances en psychologie sociale et en neurosciences pour y répondre (sachant que ces connaissances sont quasi-nulles), associées à des trucs que j’ai entendu dire par des gens (mais je ne sais plus qui). Donc vous pouvez me prendre au mot.

Le rire serait en particulier déclenché lorsque le cerveau perçoit une dissonance, une incohérence, une absurdité, puis qu’il en fait sens. Et comme il est content d’avoir compris il le fait savoir en déclenchant divers spasmes qu’on appelle un rire. Et si des gens rient autour de lui, il va rire avec eux pour leur montrer que lui aussi à compris. (Allez voilà le rire et le mimétisme expliqués en trois phrases, même si je n’ai trouvé aucune source pour corroborer mes dires).

Et la particularité de l’improvisation théâtrale est de ne jamais savoir à quoi s’attendre dans l’instant d’après. Vous me direz que c’est du point de vue des comédiens, et qu’ici est se place plutôt du côté du public, et vous aurez raison. Parce que si vous allez voir une pièce que vous ne connaissez pas, vous ne savez pas non plus à quoi vous attendre. Mais je pense que sachant que le spectacle est improvisé, le public est beaucoup plus à l’écoute et actif. On se pose en permanence la question de savoir ce qui va se passer et ce qu’on ferait à la place des comédiens. Du coup dès que quelque chose d’un peu inattendu arrive, on rit. Et il suffit que quelques personnes rient pour entraîner les autres, d’autant plus que venant voir de l’impro, on s’attend à rire.

Voilà. CQFD.

Alors bien sûr cela ne veut pas dire que l’impro ne peut que faire rire, j’ai donné plusieurs exemples où ce n’était pas le cas. L’impro peut être utilisée pour émouvoir, faire réfléchir ou faire peur, mais je pense que le seul moyen de ne pas du tout faire rire (à part faire un spectacle affreusement mauvais) serait de ne pas prévenir le public que c’est improvisé.

 

5 réflexions sur “Peut-on improviser sans faire rire ?

  1. Ah merci beaucoup pour cet article ! On en parlait justement avec mon co-improvisateur parce qu’on a vraiment envie d’être capable de faire un drame improvisée (si les conditions sont réunies, je reviendrai là-dessus).

    Cette réflexion partait du fait qu’on en avait un peu marre de la comédie. Les gens passent un bon moment, on reste authentique, on peut parler de «  »vrais sujets » », faire rire sans tomber dans le « cheap laugh », toussa toussa.

    Mais bon.

    Même avec toute la bonne volonté du monde pour continuer à se mettre en danger, on a l’impression de plafonner. Un peu comme si la comédie était une jolie voiture de sport mais au moteur bridé (ouais moi aussi je fais des métaphores de l’enfer parfois).

    Alors par rapport à ce que tu dis, nous, on avait trouvé une autre raison expliquant le présupposé l’impro-c’est-drôle. Les erreurs, dérapages et autres moments de spontanéité sont voués à arriver en impro, quelque part ils doivent même arriver. Et c’est ça qui crée le matériau humoristique qui va ensuite être exploité à travers les justifications, amplifications et toutes ces techniques qu’on bosse en atelier.

    Bref. L’impro doit amener ces glissements. Ces glissements sont forcément drôles. Donc l’impro c’est forcément drôle. Voilà. Rideau, bisous et calins.

    Eh ben ça, on est pas d’accord avec ça. Du moins, on l’est pas encore. La question que l’on se pose actuellement c’est : « est-ce qu’à travers notre formation on n’a pas été conditionné à tailler systématiquement ce matériau avec le burin de l’humour ? » (combo métaphore x2).

    Il y a un truc qui nous apparait comme évident : justifier les décalages avec humour est le chemin le plus facile. Mais est-ce le seul ? Est-ce qu’on ne cède pas simplement à la facilité ? Pire, est-ce que c’est pas finalement ce qui nous a été inculqué tacitement ?

    Alors après potassage de blogs, retour aux sources et autres recherches, on n’a pas trouvé grand-chose de convainquant sur le sujet. Pas de techniques, d’exercices, pas même un témoignage d’une troupe qui s’y est essayée même en mode expérimentale. Est-ce que toi, tu connais des trucs de côté-là ? Le cas échéant, please please please fais-moi signe !

    En tout cas avec mon cher compagnon d’armes, on tente d’explorer nous-mêmes. On invente aujourd’hui nos propres exercices et on fait des séances expérimentales (termes pompeux pour dire qu’on cherche jusqu’où on peut se planter). Et peut-être qu’à force de travail, ben, on va y arriver.

    Mais. mais. maismaismais.

    Même si on arrive, il se peut que cela n’arrive jamais pendant un show. Parce que le public. Comme tu l’as dit, le public a des attentes. On vient voir de la comédie en général. Et ces attentes vont conditionner le registre du spectacle, notamment à travers le biais des suggestions, réactions et autres interactions quand elles font partie du format. C’est d’ailleurs parfois pour ça que certaines troupes les minimisent voire les empêchent.

    Tu vas plus loin en suggérant de ne pas dire que le spectacle est improvisé.

    D’où la question que je te pose : pourquoi penses-tu qu’il faut vraiment aller jusque-là ? est-ce qu’on n’aurait pas un peu perdu nos balls en cherchant à ce point à ne pas contrarier les attentes du public ?

    Quand on voit des formats comme « Midnight, le film noir improvisé » qui annonce cash la couleur, je trouve ça encourageant pour éduquer (ouhlevilainmot) les attentes du public.

    Bref… Est-ce qu’on n’ira jamais à un spectacle d’impro en se disant que ce soir on verra peut-être du drame, peut-être de la comédie, peut-être autre chose ?

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    • Merci pour ce long commentaire 😉 Alors j’ai plein de choses à dire, par où commencer…

      Déjà tu sépare « drame » et « comédie » comme si les deux ne pouvaient pas cohabiter. Cela fait très longtemps qu’il y a les « comédies dramatiques », et récemment un nouveau est apparu également : la « dramédie » (voir par ici : http://www.allocine.fr/diaporamas/series/diaporama-18648608/).

      Comme tu dis, parler de « vrais sujet », sans « cheap laugh ». Mais des choses drôles quand même. L’impro permet largement ça, je l’ai vu à maintes reprises et toi également sans doute.

      Mais du coup, si tu cherches à enlever la composante « rire » pour n’avoir que le drame, ma question est pourquoi ? Est-ce que le rire enlève de la pertinence au propos ou de l’intensité à l’émotion ? Je ne crois justement pas.

      Mais après, si (comme je le crois) l’impro se prête spécialement à la comédie et que tu souhaites faire du « pur » drame, l’impro n’est peut-être pas le bon outil. Parce que ce n’est que ça : un outil d’expression artistique. Tout dépend des envies et objectifs. Si tu adores le deltaplane (oui j’aime reprendre mes métaphores…) mais que tu rêves d’aller dans l’espace, il faudra soit beaucoup t’entraîner et transformer le deltaplane que tu aimes tant, soit juste prendre une fusée. (bon cette métaphore file un mauvais coton…)

      Quant à ce que tu dis sur les erreurs et dérapages, je ne suis pas forcément d’accord non plus. L’impro les encourage par sa nature, donc il ne faut pas en avoir peur, et les embrasser quand ils surviennent. Mais j’ai vu et joué plein de scènes où il n’y avait pas de dérapage visible, malgré des « prises de risque », en tentant des choses sans savoir ce que ça pouvait donner. Il y avait sans aucun doute des surprises, des découvertes en direct, mais pas foncièrement d’erreurs. Encourager à faire des erreurs, c’est plutôt encourager à tenter des choses sans avoir peur de l’erreur. Mais à force de tenter des choses, bah on les réussit de plus en plus.
      Cf le saut de la mort dans The Dark Knight Rises.

      Enfin je m’étais peut-être mal exprimé dans l’article, je ne propose pas de ne pas dire que le spectacle n’est pas improvisé afin de ne pas faire rire, je dis que c’est peut-être un des seuls moyens d’y arriver, mais du coup ça ne présente par pour moi d’intérêt particulier. Au contraire, assumons de faire rire, mais ça n’entrave aucunement nos ambitions artistiques !

      En tout cas c’est cool, on n’est pas vraiment d’accord et ça manquait cruellement d’échanges d’idées sur ce blogs depuis quelque temps 😉

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      • Désolé pour mon temps de réponse ! Je viens de voir l’alerte.

        Alors, l’approche « pur » drame à laquelle on s’essaye vient du fait que de la comédie dramatique (ou dramédie), on sait plutôt déjà en faire. In fine, il s’agit juste de faire le choix de la fin « tragique » même si on a pu laisser le champ libre à la comédie avant. Et c’est cool, c’est très très bien mais quelque part j’ai l’impression de pas prendre assez de risques…

        Pour autant, on ne cherche pas à éviter ou gommer les erreurs/dérapages. J’ai peut-être prêté à confusion dans mon précédent post mais on cherche juste une autre façon de les aborder, en aucune façon de les éliminer.

        Après comme tu le dis, il se peut tout à fait que l’impro ne se prête pas du tout au drame et qu’on ne puisse, au mieux, que faire de la comédie dramatique. Intuitivement, je me dis que c’est possible d’aller plus loin, Mais bon. à voir, à suivre, parce que y a du boulot…

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  2. Merci pour cet article, comme toujours très juste et intéressant. Cher Hugh, arriver à parler de neuropsy et psycho sociale dans un billet sur l’impro est une douceur particulièrement appréciable. Merci.

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