Le voyage de l’improvisateur

trh_the_heros_journeyOù je parle du Voyage du Héros avant de dériver pour en fait parler d’autre chose.

J’entends de plus en plus d’improvisateurs parler de l’utilisation du « Voyage du Héros » dans leurs spectacles ou comme outil pédagogique, et c’est un sujet qui a été abordé plusieurs fois dans mes podcasts (en particulier avec Mark Jane, mais ça revient aussi dans d’autres). Cela fait un moment que je pense à écrire un petit article dessus, mais je manquais d’expérience et de recul sur le sujet. Maintenant j’en ai assez pour m’être fait un avis, même s’il est fort possible que je me relise dans deux ans et que je sois atterré de voir à quel point j’avais tort. Mais trêve de bavardages, entrons dans le lard.

 

Le Voyage du Héros, qu’est-ce que c’est ?

En 1949 Joseph Campbell publie Le Héro aux mille visages. Après avoir étudié des centaines de mythes et de contes venant de toutes les époques et les régions du monde il a déterminé que toutes les histoires qui ont perduré parfois des milliers d’années respectent un même schéma narratif, qu’il appelle le monomythe. En résumé un héros passe toujours par les mêmes étapes et rencontre les mêmes archétypes de personnages.

Ce livre a eu une certaine influence en particulier dans le cinéma hollywoodien, l’un des plus célèbres qu’il a inspiré étant Star Wars.

Mais c’est sans doute Christopher Vogler qui a popularisé le voyage du héros en l’utilisant notamment comme outil d’analyse et d’écriture de scénarios chez Disney avant de publier son best seller Le Guide du scénariste (en anglais The Writer’s Journey, et la traduction du livre est malheureusement aussi mauvaise que la traduction de son titre). Dans ce livre Vogler utilise le schéma narratif et les archétypes pour analyser différents films existants et donne des conseils pour les utiliser dans l’écriture de scénarios.

Mais alors quelles sont ces étapes du voyage et ces archétypes ? Allez hop, voici un petit résumé :

Archétypes de personnages :

  • Héros
  • Messager
  • Mentor
  • Gardien du seuil
  • Personnage protéiforme
  • Ombre
  • Allié
  • Trickster

Étapes du voyage :

  1. Le monde ordinaire
  2. L’appel de l’aventure
  3. Le refus de l’appel
  4. La rencontre avec le mentor
  5. Le passage du premier seuil
  6. Les tests, les alliés et les ennemis
  7. L’approche
  8. L’épreuve suprême
  9. La récompense
  10. Le chemin du retour
  11. La résurrection
  12. Le retour avec l’élixir

Les étapes sont séparées en 3 actes (après le passage du seuil et le chemin du retour), vers la fin de l’acte 2 c’est la Crise et la fin de l’acte 3 c’est le Climax.

 

Et ça s’applique à toutes les bonnes histoires ?

Eh bien en gros, oui… Mais rarement aussi directement qu’avec des films comme Star Wars. Vogler le dit lui-même dans son livre : souvent certaines étapes ne seront pas vraiment présentes, ou alors pas dans l’ordre canonique. Et au niveau des archétypes c’est encore plus flexible : tous les archétypes de seront pas présents, tous les personnages ne correspondent pas forcément à un archétype, et les archétypes sont plutôt des « masques » que les personnages peuvent porter, s’échanger etc.

Donc si je veux faire ma mauvaise langue je dirais que le modèle est tellement flexible qu’on peut le voir presque n’importe où si on veut vraiment l’y trouver. Comme le nombre 23.

Mais finalement les différentes étapes et les différents archétypes ne sont qu’une façon d’analyser une histoire. Il y a d’autres modèles connus et bien plus simples qui peuvent s’appliquer également.

Par exemple, la structure en 3 actes est un grand classique. Avec un premier acte qui met en place la situation initiale, un deuxième acte où il se passe des choses et qui se finit plutôt mal et un troisième acte qui résout et conclut tout ça. Bien entendu cette structure en trois actes est en fait exactement la même que le voyage du héro, mais avec moins de détails.

Ou encore il y a le schéma narratif tel qu’on l’apprend (ou en tout cas telle qu’on me l’a appris) au collège : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, élément de résolution, situation finale. On y parlait même d’archétypes de personnages : le (ou les) protagoniste(s), le (ou les) antagoniste(s) et les adjuvants (qui aident le protagoniste).

Là encore on s’y retrouve, c’est juste moins détaillé.

Toutefois le cœur du voyage du héros n’est pas la structure en 3 actes et 12 étapes ni les différents archétypes, ça c’est juste le nappage et la chantilly. Non le cœur du gateau c’est qu’une histoire est avant avant tout le récit de l’évolution d’un personnage (ou de plusieurs, puisqu’on peut avoir de multiples voyages du héros dans une seule histoire, qui seront plus ou moins proéminents en fonction de la perspective de la narration).

Et là, connaisseurs en improvisation théâtrale que vous êtes, vous allez vous écrier : « Mais c’est aussi la définition que Keith Johnstone donne d’une histoire ! ». On a une histoire lorsqu’un personnage change. Et puis toute cette histoire de créer une plateforme puis un « tilt », finalement n’est-ce pas une situation initiale et une élément perturbateur ?

Mais alors tout le monde est d’accord, et c’est merveilleux la vie est belle !

 

Et ça s’applique en impro ?

Eh bien oui, mais c’est un peu plus compliqué que ça. Je pense que l’erreur serait de prendre un schéma narratif aussi riche, complexe et flexible que le voyage du héro et de chercher à l’appliquer directement de façon simpliste en improvisant étape par étape et en utilisant uniquement les archétypes les plus classiques.

J’ai eu l’occasion de voir ça en action à plusieurs reprises, et j’ai trouvé les histoires prévisibles et les scènes peu intéressantes. Quand les ficelles scénaristiques sont aussi grosses on ne voit plus que ça. Dans un film ou un livre ça peut être dérangeant mais en impro je pense que c’est encore pire.

Je pense que l’impro excelle dans certains domaines mais n’est tout simplement pas adaptée à d’autres. Par exemple on va retrouver certaines limitations liées à la forme théâtrale, qui expliquent qu’on trouve très très peu de pièces de théâtre qui soient des épopée heroic fantasy ou de l’action-aventure, qui ne ressembleraient pas à grand chose sur scène.

A contrario l’improvisation est notamment sans concurrence lorsqu’il s’agit de la capacité d’interaction et d’inclusion du public. L’impro est aussi sans nul doute l’une des formes artistiques les plus abordables. Vous pouvez même faire de l’impro sur scène sans jamais avoir fait d’impro, c’est dire.

Mais l’impro est aussi particulièrement propice à la surprise, l’inattendu. Alors plaquer une structure rigide et prévisible sur une histoire improvisée est encore pire que de le faire sur une histoire écrite : ce serait détruire une grande partie de ce qui rend l’improvisation théâtrale intéressante.

Il y a aussi tout simplement certaines histoires qui sont difficilement improvisables, donc pourquoi chercher à le faire ?

Mais la problématique ici n’est pas vraiment la structure ou le type d’histoire, mais la rigidité avec laquelle on cherche à l’appliquer. Je fais notamment le parallèle avec le Harold, un format de spectacle improvisé américain qui évite de raconter une histoire (ce sont des scènes qui s’enchaînent sans qu’il y ait de fil narratif), mais qui a une structure très rigide. Enfin en tout cas il est souvent enseigné avec une structure très rigide, et les improvisateurs plus expérimentés s’en libèrent progressivement.

Et cette structure à respecter est souvent un calvaire pour les débutants, et donne lieu à des spectacles souvent prévisibles et des scènes peu intéressantes. Cela peut être une vraie prise de tête pour certains, alors même que pour moi l’objectif de l’impro est que chacun puisse y trouver sa voie artistique en toute liberté. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit une bonne méthode d’enseignement : apprendre une structure rigide à appliquer, la maîtriser puis y trouver sa liberté en l’adaptant à sa sauce.

La structure typique du Harold est souvent appelée le « Harold avec les petites roues », ou « Harold d’entraînement ». Mais dans le cas du vélo on met des petites roues parce que tomber, ça peut faire vraiment mal. En impro le risque est minimal voire inexistant, donc au contraire il vaut mieux pour moi encourager la liberté dès le début, en distillant des pistes de recadrages, plutôt que de se limiter. Ce qui veut dire aussi encourager l’échec… Ah fichtre, voilà ces fichus fans de Keith Johnstone qui reviennent !

Et il y a une autre similarité intéressante entre le Harold et le voyage du héros. Campbell a analysé plein d’histoires connues pour en déduire une structure commune, et Del Close a fait la même chose avec des spectacles qu’il jugeait bons. Ils ont tous deux pris quelque chose qui marchait déjà, l’ont analysé pour trouver pourquoi cela marchait et comment le reproduire. Ce qui veut surtout dire que l’on savait déjà raconter des histoires et faire de bons Harold avant que ces schémas n’existent. Mais est-ce que maintenant que ces schémas sont connus les spectacles et les histoires sont meilleures ? Je n’en suis pas du tout sûr…

 

Mais ça s’applique quand même un peu ?

Eh bien oui.

Prenons l’exemple d’un des improvisateurs qui communique le plus sur son utilisation du voyage du héros : Mark Jane. Je vais un peu répéter ce que nous disons déjà dans son podcast, mais tant pis. Mark a assisté à un séminaire donné par Christopher Vogler en personne (dans lequel celui-ci a notamment insisté sur le fait que ce n’est pas une structure rigide à appliquer, mais que cette structure apparaissait naturellement, de façon organique, lorsque l’on raconte une histoire). Peu après il testait un format long narratif avec deux personnes du public (ce qui deviendra ensuite son spectacle Trio), et parce qu’il avait en tête le voyage du héro il s’est retrouvé en train de l’appliquer, ou en tout cas il a reconnu le voyage dans ce qu’il faisait.

L’avantage de connaitre la structure du voyage du héro est que l’on peut reconnaître où on en est dans l’histoire, et si on est perdu ça peut donner des pistes. Comme une carte que l’on a sur soi lorsqu’on se balade, mais qu’on ne regarde que si on en a vraiment besoin, parce que sinon on ne profite pas du paysage et on ne sortira pas des sentiers battus.

Et je pense aussi que tout n’est pas utile à avoir en tête. Le plus important pour moi est que l’on soit centré sur un personnage qui va être amené à changer d’une façon ou d’une autre. On pourrait avoir plusieurs protagonistes (un cas fréquent dans les formats longs narratifs en impro, où l’on suit par exemple deux personnes en parallèle), mais faire le choix de se concentrer sur un seul permettra d’aller plus loin. Ce personnage aura un objectif et va sans doute croiser d’autres personnages qui vont l’aider ou au contraire le freiner.  Et au bout d’un moment le héro va échouer, tout ira mal (la Crise !). Mais il arrivera à surmonter cet échec et finalement il atteindra (ou pas) son objectif (le Climax !). Il y aura peut-être même un personnage d’antagoniste qui va tout faire pour lui mettre des batons dans les roues, et cet antagoniste sera peut-être plus proche du héros que celui-ci ne veut bien l’admettre, mais là c’est du bonus.

Avec ces quelques éléments là (en particulier la Crise, qui est un moment important mais souvent oublié et qui fait vraiment monter les enjeux) il y a déjà de quoi faire.

Et puis sinon on peut aussi faire complètement autre chose.

 

2 réflexions sur “Le voyage de l’improvisateur

  1. Pingback: Narration organique (et Batman V Superman) | Impro etc.

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