« C’est pas de l’impro ! »

canada-dry-logo-Small1Je l’ai souvent entendu, et sans doute également dit, mais à bien y réfléchir c’est loin d’être évident. « C’est pas de l’impro »,  d’accord, mais alors qu’est-ce que l’impro ? A quel moment est-ce que ça n’en est plus et dans ce cas qu’est-ce que c’est ? Et dans la même veine j’entends souvent parler de la « belle impro » ou du « beau jeu ». Là encore de quoi parle-t-on ?

Enfin bref, voici ce que j’en pense.

L’impro, la vraie

Mon premier souvenir de quelqu’un me disant « c’est pas de l’impro » était lors du Mondial de Catch Impro à Lyon en 2008, si mes souvenirs sont exacts. L’équipe belge venait de faire une impro (avec un joueur de l’équipe française, Matthieu Loos pour ne pas le nommer) dans laquelle ils avait passé leur temps à faire des jeux de mots et autres blagues, ce qui semblait être un peu leur spécialité. Et je crois bien que c’était assez drôle. Après la fin de l’impro, un ami qui m’accompagnait m’a dit « il étaient très forts, c’était drôle, mais bon, c’était pas de l’impro ». A priori je devais être d’accord avec lui, je ne me souviens pas d’avoir débattu.

En disant « ce n’est pas de l’impro », il me disait finalement « ce n’est pas de l’impro telle que j’aime la voir ou la pratiquer ». Incroyable, c’est comme quelqu’un qui dirait « c’est nul » ou « c’est pas bon » au lieu de « je n’aime pas ».

On peut en penser ce qu’on veut, mais improviser des blagues et des jeux de mots, c’est de l’impro. Et si c’est bien fait alors ce sera certainement très plaisant.

En fait je trouve que ça révèle un niveau de maturité de l’improvisation en tant que forme artistique. Au même titre que certains pourraient dire que telle pièce n’est « pas du théâtre », ou qu’un film n’est « pas du cinéma » si certains codes ne sont pas respectés. C’est aussi un débat qui envahit actuellement le monde du jeu vidéo, avec de plus en plus de jeux qui s’affranchissent des codes traditionnels. Avec des jeux comme Gone Home, Proteus, ou même Heavy Rain,  la question se pose si ce sont vraiment des jeux ou non, ce qui montre à mon sens que le jeu vidéo se développe en tant que forme artistique à part entière.

Ce qui m’amène à la « belle impro », ou la « vraie impro ». Voyez par exemple cet article un poil virulent du Cri du Chameau à ce sujet. On peut vouloir tout dire en parlant de « belle impro », mais d’après mon expérience si quelqu’un dit qu’il pratique ou aime voir de la « belle impro », il parle sans doute d’essayer de créer des histoires, des personnages, d’être sincère, de ne pas faire de blagues. Certains vont même peut-être considérer que pour faire de la belle impro il faut jouer des formats longs.

Si je devais définir ce que j’aime le plus en impro, ce serait sans doute ça, d’ailleurs. Mais j’aime aussi faire ou voir des impros courtes avec des grosses contraintes, et si des improvisateurs arrivent à me faire rire avec des jeux de mots pendant trois minutes je trouverais ça tout aussi impressionnant, voire plus, que de les voir improviser une histoire d’une heure.

Après tout on peut aimer à la fois « La Vie d’Adèle », « Pacific Rim » et « Borat » (c’est mon cas), il n’y a pas un de ces films qui n’est pas du « vrai cinéma » (ou même du « cinéma d’auteur », pour moi ces trois films le sont).

Et je trouve formidable qu’on ait autant de variété possible dans les spectacles d’impro. Pourtant quand on parle de spectacle d’impro, on s’imagine toujours à peu près la même chose, et force est d’admettre que beaucoup de spectacles se ressemblent. Si on vous propose d’aller voir un film que vous ne connaissez pas au cinéma, vous demanderez sans doute de quel genre de film il s’agit et vous n’irez pas si c’est un genre que vous n’aimez pas. Avec les spectacles d’impro c’est moins évident, il y a quand même une grosse uniformité des spectacles, les différences se jouant plutôt sur la qualité que sur le genre. Mais il est quand même possible de choisir ce qu’on veut aller voir, notamment si le format est clairement défini.

Par exemple je n’irais pas voir une comédie d’Adam Sandler au cinéma au même titre que je n’irais pas voir de match d’impro.

La préparation de l’impro

L’autre sujet qui revient souvent dans le débat « impro ou pas » est la préparation des impros. A partir de quel niveau de préparation est-ce que ce n’est plus de l’impro mais du théâtre ou du stand up par exemple ?

Certains puristes pourraient dire qu’au delà de quelques secondes de préparation ce n’est plus de l’impro. En match on a 20 ou 30 secondes de réflexion avant d’entrer, et certains seraient capables d’y préparer le début, le milieu et la fin de l’impro. Est-ce qu’alors c’est toujours de l’impro ?  Si oui à partir de combien de temps de préparation est-ce que ce n’est plus le cas ? Cinq minutes ? Dix ? Trente ?

Je relis en ce moment « Impro for storytellers » de Keith Johnstone. Il donne l’exemple d’un spectacle de Second City lors duquel les thèmes des impros étaient demandés au public avant l’entracte, et les joueurs préparaient alors les impros à venir en réadaptant des scènes qu’ils avaient déjà jouées à partir des nouveaux thèmes du public.  Est-ce qu’alors c’est toujours de l’impro ?

J’ai envie de dire oui, tout simplement, et sur ce point je suis d’accord avec Johnstone. Un spectacle peut être plus ou moins improvisé. A la limite on pourrait apprendre le texte d’une pièce de théâtre et ensuite improviser la mise en scène en direct, ce serait quand même de l’impro. Une forme un peu particulière et peut-être sans grand intérêt, mais c’est toujours de l’impro, l’imprévu peut toujours arriver.

Je pense qu’il faut différencier deux points de vue : celui des improvisateurs et celui du public. En tant qu’improvisateur, ce qui me plait sur scène c’est cette sensation de ne pas savoir où on va, ce qui va se passer, et utiliser n’importe quel élément pour construire une histoire. Le côté « saut dans le vide » est grisant. Du coup ça ne m’intéresse de toute façon pas de préparer une scène avant de commencer à la jouer. Mais si certains préfèrent, ils ont bien le droit.

Du point de vue du public l’objectif est que les scènes soient les plus intéressantes possibles. Du coup on pourrait penser que des scènes préparées à l’avance pourraient garantir un certain niveau de qualité. Mais le public s’attend à voir de l’impro. Et sauf si des « erreurs » d’impro sont sciemment intégrées pour faire croire que rien n’est préparé, ça se verra. Et dans un spectacle d’impro, le public vient aussi pour voir des prises de risques et de la spontanéité. En préparant trop on enlève ça, donc les scènes ont intérêt à être vraiment excellentes pour compenser.

C’est un peu comme la différence entre faire de la gymnastique au sol ou sur un fil à 10m du sol. Au sol la prise de risque est nettement plus limitée, mais du coup les figures seront sans doute plus travaillées, la chorégraphie plus complexe. Cela donnerait deux spectacles très différents, et il n’y en a pas forcément un qui soit meilleur que l’autre.

En impro, en tant que spectateur je pense que je préfère que la préparation soit minimale, mais c’est aussi parce que je suis moi-même improvisateur, et j’aime regarder la dynamique des scène, voire les propositions être développées, voire ce qu’elles provoquent chez les comédiens et comment ils les utilisent. Remarquez que j’ai précisé « je pense que je préfère », parce qu’en réalité je n’ai pas vraiment de souvenir d’avoir déjà vu de l’impro préparée ou scénarisée à l’avance. Donc en fait je n’en sais rien…

En tout cas, ce qui me gênerait serait de faire croire au public que tout est improvisé alors que c’est préparé. Peut-être que du point de vue du public le spectacle sera de qualité, mais ça reste fondamentalement malhonnête. Si le funambule déclare que tout est fait sans filet mais qu’en réalité il est accroché par un fil invisible qui le retiendra en cas de chute, alors son numéro sera peut-être de qualité, mais il ment au public.  Mentir, est-ce grave ? Je vous laisse lire cet article de Philosophie Magazine, que je n’ai pas lu. Merci de me dire dans les commentaires s’il est intéressant.

Donc ma conclusion sur la préparation des impros serait simplement que chacun fait bien ce qu’il veut, tant que le fonctionnement est clair vis-à-vis du public. Et personnellement je trouve que l’absence de préparation me donne plus de plaisir sur scène, et vu que le plaisir sur scène se communique au public, ça doit aussi donner plus de plaisir à celui-ci.

6 réflexions sur “« C’est pas de l’impro ! »

  1. C’est marrant, j’ai fait un article là dessus hier : http://improviser.fr/blog/2014/03/04/limpro-unique/

    Tes articles sont assez exhaustifs en terme d’argumentation ! 🙂

    Je suis d’accord avec plein de choses que tu écris. L’impro, ça peut être à peu près tout ! Oui ! Conservons cette diversité. Et pour préciser, Johnstone dit à propos de Second City : « Il demandaient un thème à l’entracte puis cherchaient des sketchs existants pour les replacer, mais après tout, si ça marche pour eux, tant mieux ! » Je suis d’accord ! Whatever works! 🙂

    Maintenant, le point qui me marque le plus je dirais, c’est cette question de l’honnêteté. C’est une question morale.

    Si on faite de l’improvisation, je postule qu’à un certain niveau, le pratiquant a un gout pour l’imprévu et le fait de sortir de sa zone de confort. Du coup, j’estime qu’il y a une incohérence morale à présenter comme de l’impro du matériel prévu à l’avance ou tellement « standardisé » qu’il n’offre aucun risque (ex : une contrainte bien connue ou une compétence maitrisée de l’individu, comme les calembours) car l’improvisateur impose des codes à l’improvisation POUR minimiser son inconfort. Il y a une incohérence fondamentale.

    Je pense à l’inverse que l’improvisateur doit toujours se mettre en inconfort. Si pour atteindre cela, il a besoin de « préparer » certaines choses et qu’il ne l’annonce pas au public, peu m’importe ! Tant mieux même s’il est heureux ou que le spectacle plait.

    Je ne suis pas très clair, mais pour reprendre la thématique du mensonge, je dirais que l’improvisateur qui ment au public pour renforcer l’improvisation (la prise de risque) ne me dérange pas, celui qui ment au public pour se rassurer, et donc qui se ment à lui-même, m’insupporte. Surtout quand au passage il devient le promoteur d’une norme.

    A ce sujet, par exemple, imposer la « norme » de demander un thème au public est, d’après Johnstone, un moyen de se rassurer : en demandant un thème au public, beaucoup d’improvisateur cherchent inconsciemment à se dédouaner de la qualité de la scène. Et j’ai tendance à être bien d’accord avec lui.

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  2. C’est assez édifiant ces critiques BilletReduc que tu cites dans ton article… ça revient à peu près au même que si des gens mettait des commentaires sur Allociné pour dire qu’ils étaient déçus du scénario d’un film documentaire.

    Il y a beaucoup de variété possible dans les spectacles d’impro, mais ça reste un milieu assez peu « grand public ». La majorité des gens ne connaissent pas l’impro, ou en on vu un ou deux spectacles (donc sans doute du match ou du show d’impro « standard »).

    Comme tu dis dans les commentaires de l’article, peut-être faudrait-il un peu plus de pédagogie avec le public.

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  3. Je suis d’accord avec Ian.

    Pour moi, c’est de l’impro dès qu’il y a un abandon volontaire du contrôle, qu’il y a une prise de risque, et surtout, quand les joueurs sont présents.

    Tout comportement qui augmentent le contrôle, diminuent le risque, projettent dans le futur sont anti-impro.

    Après, il y a (je crois) une limite à la prise de risque et au lâcher prise (mais que je n’ai jamais vraiment vue atteinte en public). Et il n’est pas nécessaire de tout improviser pour que ce soit un spectacle d’impro.

    Je préfère largement voir des gens qui ont appris un texte par coeur et qui ne savent pas comment ils vont le jouer improviser une mise en scène que de voir quelqu’un faire une série de calembourgs parce que c’est sa spécialité.

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    • J’avoue que j’aurais très envie de monter un spectacle ou les comédiens apprendraient leur texte par coeur avant, mais sans mise en scène (et peut-être sans connaitre le texte des autres… pourquoi pas). Par contre ça nécessiterait un travail assez important des comédiens, pour une seule représentation ! Mais l’idée me plait en tout cas.

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  4. Pareil, je suis d’accord avec ce que tu écris ! Et c’est intéressant la distinction que tu fais entre les attentes de l’improvisateur (qui a envie de prendre des risques et de sauter dans le vide) et celles du public (qui a envie de voir des scènes intéressantes). J’ai l’impression que la tension entre les deux directions est assez cruciale pour réfléchir à l’impro et le spectacle improvisé en général ; faut-il prendre des risques à tout prix, doit-on changer son style d’impro pour satisfaire le public, ou faut-il l’éduquer pour ne pas qu’il s’attende à 100% de réussite…

    A propos de Second City, j’ai lu il y a peu que cette tension existait (en quelque sorte) entre les formateurs du théâtre dans les années 50 : Paul Stills (et Viola Spolin) pensait que l’impro c’était fait pour prendre des risques et pour chercher des connexions entre humains, des vérités organiques et cosmiques qu’on doit explorer et aller chercher (comparaient ça à presque du shamanisme – ils étaient un peu à fond), et Bernard Sahlins, qui était plus inspiré par Brecht et la commedia dell’arte, et qui disait que les acteurs pouvaient garder des personnages ou apprendre des ‘lazzis’ par coeur, le tout c’est de les combiner pour faire quelque chose de nouveau qui parle au public (avec visée politique d’en faire un théâtre populaire). Finalement, Sahlins a fini par partir !

    Et toujours à propos de Second City, j’ai récemment vu un documentaire sur leur méthode qui était intéressant. Ca s’appelle « Second to None » et c’est sur Youtube (https://www.youtube.com/watch?v=llkiO0eYbXM). Y’a Napier et Tina Fey dedans, c’est rigolo.
    En gros, ils considèrent l’improvisation comme une base pour écrire des sketches comiques ‘scriptés’ ; toutes les semaines ils ont un spectacle de scènes comiques pendant 1h30, puis une heure d’impro totale, et ils créent le spectacle suivant à partir de trucs qui leur ont plu pendant ces heures d’impro, en gardant les personnages, les situations, et en les raffinant. D’un côté, ça forme des improvisateurs/acteurs à la palette variée (et y’a qu’à voir le calibre, Tina Fey, Amy Poehler, Steve Carrell…), de l’autre, le public a au moins 1h30 de spectacle de qualité.

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  5. Pingback: Mon approche de la comédie musicale improvisée | Impro etc.

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